ZEE – La France est riche mais ne le sait pas

ZEE-a-son-arrivee-l-hermione-tirera-21-coups-de-canon-sur-la_2794166_320-210Et si la mer était l’avenir de l’homme, ou du moins du Français ? On croit souvent qu’historiquement on a plutôt eu tendance à tourner le dos à la mer, à l’inverse de nos voisins britanniques qui ont, eux, su jouer pleinement la carte de la puissance maritime. Il faut dire que quand on est une île, si on refuse d’aller sur l’eau, on ne va pas bien loin. Mais on va voir que cette vision est partiellement erronée parce que c’est bien à son histoire que la France doit d’être la deuxième puissance maritime au monde en terme de ZEE. Et maintenant, il va falloir lire cet article pour savoir ce qu’est une ZEE !

zee mer vacancesPour nous autres Français, la mer c’est avant tout des pâtés qu’il faut protéger de la montée de l’eau, des « Non, tu ne me mouilles pas, elle est trop froide », le petit dernier qui se plaint de ne pas aimer les sandwichs au sable, la cousine qui pleurniche que « l’eau salée, ça pique les yeux », la crème solaire dont il faut s’enduire le corps, des parties de foot ou de beach-volley aussi endiablées que chaotiques, quelques pêcheurs et deux ou trois vieux loups de mer qui font des tours du monde en solitaire. C’est joli. L’air est iodé et vivifiant, à moins que ce ne soit l’inverse. On s’y repose. On y fait de longues promenades. On s’enlace et on s’embrasse. Chabadabada… Et puis voilà. La mer c’est donc quelque chose qui tient des loisirs, du plaisir, un peu de l’aventure et aussi d’une activité économique pittoresque et presque surannée, la pêche.

Mais qui pense que la mer est un instrument de puissance ? Qu’elle est le sous-jacent d’une activité économique porteuse d’avenir ? Qui sait qu’aujourd’hui plus de 300 000 emplois en France sont liés à la mer alors que l’aéronautique et l’automobile ne pèsent respectivement « que » 170 000 et 224 000 emplois respectivement ? Pas grand monde sans doute. À notre décharge, il faut reconnaître que nous entretenons, depuis fort longtemps, une relation compliquée à la mer. Il y a là quelque chose qui tient sans doute du complexe d’infériorité. Il faut dire que nous avons, pendant des siècles, vécu dans l’ombre de la marine britannique, qui régnait sur la mer et les flots tous les jours de l’année et pas seulement le 31 du mois d’août. Il est vrai qu’entre Trafalgar, Mers El Kébir, le sabordage de la flotte à Toulon… la mer n’a pas toujours été un vecteur de gloire et de réussite ; c’est une litote. C’est d’ailleurs à cette aune qu’il faut comprendre le retentissement de la victoire de Tabarly dans la Transat anglaise en 1964. Pour récapituler, on aime la mer pour s’amuser mais on ne se rend pas forcément compte que c’est quelque chose de sérieux, notamment pour l’économie, l’avenir et la puissance de la France ou alors on n’ose pas trop la voir comme telle parce qu’après des siècles de « Rule, Britannia ! Britannia, rule the waves », on se dit que le mer c’est pas pour nous.

ZEE carte-du-relief-de-la-franceDès notre plus jeune âge, on nous apprenait pourtant que, entre autres atouts naturels incomparables que la bonne fée de la providence avait disposé dans le berceau de la France, il y avait une double ouverture maritime, Atlantique et Méditerranée, qui était une vraie chance pour notre pays. Pour ceux qui auraient mis une certaine distance avec leurs cours de géographie, rappelons que les atouts naturels de l’Hexagone sont :
– sa taille modeste au niveau mondial mais significative au niveau européen,
– une faune, une flore et des espaces naturels variés qui sont comme une synthèse de la diversité européenne,
– de vastes plaines favorables à la circulation des marchandises et à l’agriculture, notamment avec les bassins parisiens et aquitains,
– un réseau hydrographique dense et bien répartie, les 5 grands fleuves et leurs affluents étant des voies de transport naturelles et permettant une bonne irrigation,
– des climats qui permettent variété et abondance de la production agricole,
– une position qui en fait le point de passage entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud.

Mais c’était allé un peu vite en besogne. Parce qu’il s’avère finalement que cette double ouverture et tous ces atouts naturels nous ont aussi joué des tours. Un peu comme les pays qui sont atteint de la malédiction de l’or noir (selon laquelle, à l’exception notable de la Norvège, les plus grands producteurs de pétrole et par extension d’hydrocarbures et d’autres richesses naturelles, ne sont pas franchement des modèles de développement économique et humain). On aurait ainsi, nous aussi, été trop gâté par la providence. Notre double façade maritime s’ouvre en effet à la fois sur la vieille civilisation méditerranéenne et sur celle, industrielle et commerçante, d’Europe du Nord, c’est un fait. Ce contact Nord-Sud expose donc naturellement la France à de nombreuses influences sur un territoire qui est assez immense à l’échelle européenne et qui présente la particularité d’avoir un climat et un terroir très favorable à l’agriculture. Certes ! Mais les effets pervers de cette situation avantageuses sont doubles :
– la France était obligée de disposer de deux flottes de commerce, de deux flottes de guerre, les unes du « Levant » (Méditerranée), les autres du « Ponant » (Atlantique). C’est donc un inconvénient financier majeur, mais aussi une contrainte stratégique et politique supplémentaire, obligeant nos dirigeants à des arbitrages intégrant les trois sphères d’influence, le continent, la mer et l’océan. Ces difficultés ne sont pas insurmontables mais ont pu être de réels blocages dans la stratégie de nos dirigeants, sans doute par manque de conviction, de volonté et de vision,
– notre terroir agricole était suffisamment riche pour que nous ne ressentions pas la même nécessité que d’autres de nous tourner vers l’horizon maritime. Inversement, la Grèce ou la péninsule Ibérique, par exemple, ont presque toujours cherché ailleurs ce que ne pouvait pas leur fournir leurs terres arides ou/et montagnardes. Il en a longtemps résulté que les ports français ont souvent été fréquentés par des navigateurs étrangers venus chercher ce dont ils avaient besoin sans que les Français se soucient eux-mêmes d’exporter leurs produits. Seuls les Bretons, dont la pauvreté de l’arrière-pays n’assure pas la survie, sont devenus marins par nécessité.

ZEE PortQui dit mer dit port, c’est une lapalissade. Ces derniers sont cruciaux dans les échanges et d’ailleurs nombre d’historiens économiques, comme Fernand Braudel, catégorisent les périodes historiques en fonction de la prééminence de tel ou tel port dans l’histoire. En France, alors qu’on dispose d’accès à trois des principales façades maritimes de l’Europe avec l’Atlantique, la Manche et la Méditerranée occidentale. on a partiellement laissé passé cette chance insolente (momentanément il faut l’espérer) en se faisant largement distancer par les principaux ports européens. Le premier port européen est en effet Rotterdam avec un trafic de l’ordre de 440 millions de tonnes alors que le premier port français, Marseille, est loin derrière avec environ 80 millions de tonnes. Et entre les deux, il y a Anvers, Hambourg, Amsterdam et Algésiras. Les marchandises importées d’outre-mer en France (et notamment de Chine) arrivent majoritairement via des ports étrangers. Mais fermons-là cette parenthèse portuaire.

La mer a de tout temps joué un rôle majeur dans l’histoire de l’humanité. Nombre de civilisations antiques se sont développés au bord de l’eau et a fortiori au bord de la mer, cette dernière favorisant le développement des échanges commerciaux et ayant un apport nutritif majeur avec la pêche. Avec la mondialisation, la mer se trouve au cœur de la plupart des enjeux stratégiques, économiques et environnementaux du XXIe siècle. En effet, la multiplication des échanges commerciaux, la raréfaction des ressources naturelles et les besoins colossaux en énergies exacerbent les concurrences dans un espace océanique soumis à des tensions grandissantes entre nations, rendant ces dernières de plus en plus dépendantes des ressources de la mer. « L’activité des hommes se tournera de plus en plus vers la recherche de l’exploitation de la mer. Et, naturellement, les ambitions des États chercheront à la dominer pour en contrôler les ressources… » Général de Gaulle, 1969. L’extrême tension qui règne en Asie entre la Chine, Taïwan, le Japon, les Philippines, le Vietnam en sont la parfaite illustration. Tout le monde veut son îlot, personne ne l’abandonnera. Et ce n’est pas pour les quelques centaines de mètres carrés, parfois, de ces bouts de cailloux mais pour les droits qu’ils donnent sur la mer.

Et aujourd’hui, plus que jamais même depuis les accords de Montego Bay en 1994, la mer est une affaire qui compte pour tous ces pays. Et pour la France également ! En effet, nous ZEE Franceavons, depuis ces accords, la deuxième ZEE au monde. ZEE signifie Zone Économique Exclusive. En matière de droit de la mer, la ZEE est un espace de 200 milles marins (environ 370 km) sur lequel un état exerce un droit droit souverain en matière d’exploration et de droits des ressources. Au jeu du qui a la plus grosse, qui est futile dans bien des domaines mais pas quand il s’agit de la richesse des nations, la France est donc deuxième dans le monde en terme de superficie de la ZEE, derrière les USA. Avec 11 035 000 de km2 (oui, 11 millions !) notre ZEE est 300 000 km2 plus petite que celle de l’Oncle Sam et 1 500 000 km2 plus grande que la troisième, celle de l’Australie. Pour ceux qui l’auraient oublié, la superficie terrestre de la France métropolitaine est de 552 000 km2. Autrement dit, les accords de Montego Bay multiplient par 20 environ la surface de la souveraineté française.

Nous vivons aujourd’hui une période de mutation exceptionnelle, telle que le monde n’en n’a sans doute pas connue depuis la Renaissance. La richesse maritime dont nous disposons est un atout majeur pour y faire face. En effet, notre ZEE nous donne accès à toutes les matières premières stratégiques, notamment les « terres rares » sans lesquelles il n’y a pas de téléphone portable par exemple. Certes, il faut encore trouver les solutions techniques pour aller les chercher au fond de l’eau mais quand on sait que des recherches faites au Japon font apparaître que leur concentration serait 20 à 30 fois supérieure à celle des mines en plein air chinoises, on se dit qu’il y a là une vraie belle source de motivation. D’autant plus que la France est très en avance en matière de recherche et de savoir-faire marin et sous-marin et dispose de réelles compétences. En outre, l’exploitation de l’énergie thermique des mers ne cesse de progresser et c’est là un véritable espoir notamment pour les régions chaudes qui pourront ainsi produire l’eau douce dont elles ont besoin. Aujourd’hui, comme depuis toujours, mais de façon peut-être encore plus prégnante avec la mondialisation, la maîtrise des routes commerciales est un enjeu stratégique. Or celles-ci sont principalement maritimes. Enfin, grâce à ses territoires d’outre-mer, la France est présente partout dans le monde et notamment dans la nouvelle zone capitale qu’est le Pacifique. Dans l’histoire des civilisations, il y a eu l’âge de la Méditerranée, puis celui de l’Atlantique et enfin celui du Pacifique dans lequel nous entrons tout juste. À la différence de nombre de nos voisins européens, notre histoire nous a légué la chance d’être aussi présent dans cet océan.

De plus, si la mer est aussi vitale pour la France c’est qu’elle est le cœur de notre pays dont les couleurs flottent aux quatre coins du monde. Soit dit entre parenthèse, voici un bel exemple de phrase qui ne veut rigoureusement rien dire, une sphère n’ayant pas de coin, mais que tout le monde comprend néanmoins… Revenons à notre sujet. La mer est le lien entre la Polynésie et Saint Pierre et Miquelon, entre la Guyane et Wallis et Futuna, entre Clipperton et Crozet, entre les Kerguelen et les Éparses, entre la Côte d’Azur et Saint Paul et Amsterdam, entre la Corse et Tromelin entre le Finistère et la Nouvelle Calédonie, entre Mayotte et la Martinique… On représente, et c’est une erreur, la France par une carte en format portrait dans lequel figure l’hexagone qu’on connaît et auquel on ajoute un petit décrochage dans le coin droit pour faire figurer la Corse. On nous apprend d’ailleurs, à l’école, la superficie de la France métropolitaine, à savoir 552 000 km2, mais on oublie de nous apprendre que la France c’est beaucoup plus que cela. En effet, la vraie superficie de la France est de 671 000 km2 en intégrant tous les territoires d’outre-mer. Et donc quand on voit la France dans toute sa dimension, on comprend bien que l’avenir est plein d’opportunités et de promesses. Halte au pessimisme et à la sinistrose, la mer nous ouvre des perspectives insoupçonnées de croissance. Tous en maillot !

Bigeye jacks Caranx sexfasciatus, Maledives, Indian OceanCe qui est d’autant plus passionnant avec la mer, c’est que c’est le seul univers en 4 dimensions. Parce qu’il y a la surface bien sûr (voies de transport). Mais il y aussi  la profondeur (pêche) ainsi que les terres du fond des mers (algues et nodules polymétalliques). Il faut d’ailleurs se rappeler que 72% de la surface du globe est immergée. Et il y a enfin le sous-sol de ces terres. Or, ce sous-sol est très largement méconnu. Il faut savoir qu’on connaît mieux la surface de la lune que celle du fond des océans. C’est dire si les esprits aventuriers ont de quoi faire ! Où sont les Colomb, les Cartier, les Vasco de Gama ou encore les Armstrong d’aujourd’hui ?

En France, en tous cas, on les cherche encore… Il faut dire que ce sujet n’est que très rarement abordé. Comme souvent, l’époque étant au cynisme et à l’ironie facile, on préfère rire, se moquer, se gausser. Par exemple, on a longtemps raillé Rocard ambassadeur des pingouins alors que ce qui se passe en Arctique et en Antarctique est d’une bien plus grande importance pour le développement de la France que le tiers payant. On débat depuis des années sur le travail le dimanche, à tel point qu’on rabâche sans fin les mêmes arguments. Ce qui est sûr c’est que les uns sont pour le progrès… et les autres aussi ; nous voilà bien avancés ! Dans cette période de profondes mutations comparable à la Renaissance, qui croit vraiment que le débat est de savoir s’il faut permettre le travail le dimanche 8 fois par an plutôt que 7 fois ? Ou 9 fois ? Et ce ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres. On débat stérilement et sans fin de micro-sujets et on passe complètement à côté des enjeux lourds et donc de toute forme de vision. Où sont le mouvement, la projection et l’anticipation ?

Pour finir, nous avons la certitude, que dans le monde de demain, il n’y aura pas de politique, il n’y aura pas d’économie, il n’y aura pas de puissance qui pourront s’exempter de prendre la mer et les ZEE en considération. Elles seront plus que jamais une question majeure.

À lire :

Cap sur l’avenir – À contre-courant, les raisons d’être optimistes, de Christian Buchet (Éditions du moment).