L’expérience est-elle encore utile ?

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Le monde change. Et il change tellement vite que certains en arrivent à se demander si l’expérience est encore utile. Quand on pense aux jeunes qui moquent les anciens et qui pensent pouvoir se passer de leur expérience au seul prétexte qu’ils seraient disqualifiés du fait de leur ancienneté, un exemple nous revient toujours en tête. C’est le discours de Dominique de Villepin au Conseil de Sécurité des Nations Unies avant la « guerre en Irak », en réponse aux moqueries de l’administration américaine sur la vieille Europe.

L’époque contemporaine est celle du changement permanent. « Un « nouvel humain » est né. Je le baptise Petite Poucette, pour sa capacité à envoyer des SMS avec son pouce. C’est l’écolier, l’étudiante d’aujourd’hui, qui vivent un tsunami tant le monde change autour d’eux. Nous connaissons actuellement une période d’immense basculement, comparable à la fin de l’Empire romain ou de la Renaissance. » (Michel Serres, entretien dans Libération du 3 septembre 2011). Un changement sui se vit sur le mode de l’ « accélération ». Non seulement ça change, mais ça change de plus en plus vite. « Une nouvelle expérience apparaît à l’horizon de la modernité : le sentiment, voire la conviction intime que c’est le temps lui-même qui s’est détraqué, que tout s’accélère. » Hartmut Rosa, Accélération (2010).

Dès lors, l’expérience semble bien inutile. Dans un monde instable où aujourd’hui ne ressemble pas à hier, il semble donc logique qu’on ne se tourne plus vers l’homme d’expérience, qu’on ne fasse même plus confiance à sa propre expérience. Les empiristes (John Locke ou David Hume) le relevaient déjà : l’expérience passée ne fournira jamais aucune certitude quant à ce qui arrivera dans le futur, seulement une plus ou moins grande probabilité de survenance d’un évènement. L’induction (tirer une vérité générale à partir de faits particuliers) est vouée à l’échec.

Les conséquences concrètes et immédiates sont connues : culte du jeunisme, mépris des « anciens », déconsidération des seniors. On veut un regard neuf, vierge, innovant. On peut qualifier de nietzschéenne cette position de notre époque dans le sens où le passé apparaît comme un fardeau, une charge mortifère : « Toute action exige l’oubli, comme tout organisme a besoin non seulement de lumière, mais encore d’obscurité. » (Nietzsche, Considérations inactuelles). Certains pourraient objecter que le constat est faux et que l’importance accordée aux experts et à leurs avis en est la preuve. S’il est vrai qu’il existe une sorte d’idolâtrie des experts, celle-ci n’est pas contradictoire avec le mépris de l’homme d’expérience : ce qu’on aime chez l’expert, c’est son savoir (qui doit conduire à des certitudes), pas son expérience (qui ne peut donner que des probabilités).

2015-04-expérience-intuitionMais de quelle expérience parle-t-on ? Evidemment, puisque rien ne se répète, l’expérience du monde tel qu’il a été ne peut nous être d’aucun secours pour s’adapter au monde tel qu’il est et sera. Cela est vrai. En revanche, être un homme d’expérience, ça n’est pas seulement accumuler des données objectives, empiler des faits. Quand je fais l’expérience du monde, je fais aussi une autre expérience : celle de moi-même expérimentant le monde.

J’expérimente ainsi mes talents, mes facultés, mon potentiel ; j’apprends à savoir ce que je peux, à savoir quand me faire confiance ou, au contraire, quand il est plus prudent de repousser une décision. L’expérience sert à se rendre présent à soi, à oser s’écouter. Elle n’est pas tant question d’âge que question d’intensité dans le vécu de ses expériences. La magie de l’expérience, c’est que plus on en a, moins on a besoin de s’y référer consciemment. Plus on a d’expérience, plus on est intuitif… !

L’homme d’expérience « sent » (plus qu’il ne sait) le moment opportun (notion de Kairos) pour prendre une décision et agir. Dans L’Éthique à Nicomaque, Aristote nomme « prudence » (phronesis en grec ancien) cette faculté qu’a l’homme d’expérience de savoir quelle est la bonne conduite à adopter la meilleure décision à prendre. Il prend l’exemple du capitaine de navire dans la tempête : chaque tempête est singulière, si on a barré à droite la dernière fois, ce n’est pas la solution pour cette fois-ci ; autre point important : une tempête ne laisse pas le temps de réfléchir, de se référer consciemment à son expérience passée. En revanche, c’est la sédimentation en soi de cette dernière qui permettra au capitaine plein de phronesis, qui a aiguisé sa sensibilité avec le temps, appris à flairer les choses, de prendre la bonne décision dans l’instant. Seule l’expérience lui dit s’il est dans le même bon état qui l’a fait assurer l’année dernière lors d’une autre tempête. S’appuyer sur son expérience permet donc paradoxalement d’innover, de s’adapter à l’inédit, d’inventer du nouveau. En un mot, avoir de l’expérience permet de faire des expériences.

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La Persistance de la mémoire de Salvador Dali (1931) - Détail

La Persistance de la mémoire – Salvador Dali (1931) – Détail

our bien comprendre l’expérience, il faut saisir ce qu’est réellement le temps : le concept bergsonien de durée nous présente une évolution des choses qui se renouvelle constamment à partir d’une modification progressive de son propre matériau. Ainsi l’homme d’expérience ne se contente pas d’appliquer mécaniquement une technique intégrée dans le passé, il est capable de s’adapter à la nouveauté en exprimant de manière libre ses acquis. L’expérience, loin d’introduire le risque de la répétition, serait alors la condition de la création.

Pour aller plus loin

Lire :
Empirisme et subjectivité, Deleuze (PUF). La Prudence chez Aristote, Pierre Aubenque (PUF). Découvrez avec Kant les vertus de l’hypocrisie. 50 paradoxes loufoques de philosophes, Sophie Chassat (L’Express-Roularta). Essai sur les données immédiates de la conscience, Henri Bergson (PUF).

Voir :
Les Trois Royaumes, de John Woo

L'École d'Athènes - Raphaël (1506). Au centre : Platon (la raison) et Aristote (l'expérience)

L’École d’Athènes – Raphaël (1506).
Au centre : Platon (la raison) et Aristote (l’expérience)