Avant le numérique, le papier. Et avant le papier ?

2015-04-papier-Liber_pontificalis_-_Albert_de_Sternberg

Et si, à l’ère du tout numérique et de la disparition annoncée du papier, on revenait un peu en arrière… En remontant du livre aux matériaux qui ont servi à le réaliser, découvrez les métiers de parcheminier, d’enlumineur, de scripteur… ou comment se fabriquait un livre à l’époque médiévale en France.

Quand a commencé la dématérialisation de l’information il y a quelques années, on a cru, un peu vite, que les jours du papier étaient comptés. On se rend compte aujourd’hui que même si l’information circule de plus en plus sous forme électronique, le papier a encore de beaux jours devant lui. Commençons par classer chronologiquement les supports sans remonter jusqu’aux peintures rupestres sur les murs des grottes, aux écorces d’arbres ou encore aux tablettes de cire. Même si on trouve des traces de papier dès l’an 8 av. J.-C. en Chine, on peut considérer par souci de simplification, qu’en Occident, il y a d’abord eu le papyrus, auquel a succédé le parchemin et enfin le papier. Pour mémoire, le papyrus est fabriqué à partir de superpositions de fines tranches de la tige de la plante du même nom.

Malgré les inconvénients du papyrus qui supporte mal le pliage, encore moins le grattoir (outil équivalent à notre blanco actuel), qui brûle et qui est plus coûteux que le parchemin puisque 2015-04-papier-Égyptedevant être importé de Sicile ou d’Égypte, c’est avant tout le blocus opéré par le pharaon Ptolémé V (IIe siècle av. J.-C.) à l’encontre de la ville de Pergame, en Turquie, qui serait la cause du développement du parchemin. Développement, et non invention, car le parchemin (fabriqué, lui, à partir de peaux animales) aurait déjà été connu précédemment comme semble le prouver le Livre V d’Hérodote sur les premières guerres médiques. Hérodote y mentionne que les Ioniens utilisaient de la peau de mouton ou de chèvre pour écrire quand le papyrus était rare. L’existence du parchemin remonterait donc au moins au Ve av. J.-C. chez les grecs et chez les romains, chez qui il est connu sous le nom de membranus, ce qui signifie la membrane. De plus, la peau animale comme support de l’écrit est attestée en Égypte en 2700 av. J.-C. sans que la nature du traitement de la peau (cuir ou parchemin) soit connue.

Ce développement donné par la cité de Pergame au parchemin a été rapporté par Pline l’Ancien. À la suite d’un blocus égyptien sur les papyri, Ptolémé V étant jaloux de l’importance grandissante de la bibliothèque de Pergame par rapport à la bibliothèque d’Alexandrie, Eumène II, roi de Pergame, avait demandé à ses savants de mettre au point un nouveau support de l’écrit : le parchemin, dont le nom vient de pergamena (pour peau de Pergame).

Outre la matière (peau animale) et sa facilité d’approvisionnement, le format portrait eut également son importance dans le développement du parchemin et conféra à lui donner son caractère révolutionnaire. En effet, le format classique précédent était le volumen, un rouleau, souvent volumineux, sur lequel le texte était écrit perpendiculairement à l’axe d’enroulement. Les morceaux de papyrus, même s’ils ne dépassaient pas les 50 cm de longueur, étaient assemblés pour former des rouleaux pouvant atteindre jusqu’à 40 m. On imagine sans mal la difficulté d’utilisation d’un tel support… Avec le développement du parchemin, un autre format va voir le jour : le codex.

Le mot latin codex vient de caudex qui signifie “souche, tronc d’arbre” et, par métonymie, “tablette pour écrire”. Actuellement, on suppose que ce sont les Romains, qui utilisant des tablettes de bois recouvertes de cire pour les écrits de la vie quotidienne, relièrent ensemble plusieurs tablettes (une dizaine) par une feuille ou par des lanières de peau collées sur le grand côté. Toujours est-il qui le passage du volumen au codex se produisit lentement entre le Ier siècle et la fin du IVe siècle. Malgré ses différents avantages techniques, l’évolution fut lente car les copistes durent adapter leurs méthodes de travail et parce que la résistance au changement ne connaît pas d’époque…

Si le rouleau persista longtemps à Rome que ce soit avec le papyrus ou même le parchemin comme support noble des œuvres littéraires, le codex se révéla d’emblée plus économique que2015-04-papier-InitialeHistoriee_Ms4Bd1f183r_1255_KB le volumen puisqu’on pouvait écrire sur les deux faces de la feuille de parchemin, ce que ne permettait pas le papyrus. Au VIe siècle encore, le Pape Grégoire le Grand observait qu’il avait fait tenir en six codex une œuvre qui occupait trente-cinq rouleaux. Bien que lente, l’évolution du volumen au codex était lancée de façon irréversible : au Ve siècle, dans toute l’Europe, les textes religieux et juridiques comme les œuvres littéraires étaient copiés recto verso sur des feuillets de parchemin pliés en deux et réunis en cahiers par un fil le long de la pliure. Le livre était né.

S’il est possible d’obtenir un parchemin dans des délais “relativement” brefs (3 à 4 mois), la qualité et la durée dans le temps du produit fini s’en ressent alors significativement, le temps moyen de fabrication étant de l’ordre de 14 mois. Cette durée est très largement supérieure à celle nécessaire à la fabrication du papier ; les machines actuelles produisent en effet du papier journal à la vitesse de plus de 100 km par heure. De plus, l’importance accordée à l’authentification des documents par la civilisation arabe à partir du XIe siècle conduira au déclin de l’utilisation du parchemin et à son remplacement par l’invention chinoise qu’est le papier ; en Espagne d’abord à partir du XIIe siècle, pour atteindre la France au XIVe siècle lorsque les premiers moulins à papier seront installés à Troyes. Le parchemin pouvait en effet être raturé et donc falsifié sans que cela ne se voie. La réutilisation d’anciens parchemins après grattage porte d’ailleurs un nom : un palimpseste. La mort annoncé du parchemin comme support d’écriture et l’avènement du roi papier s’expliquent donc parfaitement ce dernier étant plus économique et plus efficace. On peut d’ailleurs réutiliser les mêmes arguments en faveur du numérique. Reste à savoir si le papier saura se trouver une nouvelle utilité ou pas.

À voir/ à visiter :

Le site de l’exposition Trésors carolingiens, Livres manuscrits de Charlemagne à Charles le Chauve à la BNF pour comprendre en quelques minutes la fabrication d’un livre.

À lire :

La fabrication du parchemin, de Philippe Bonnenberger et Jean-Olivier Gransard-Desmond (Histoire médiévale 22, Eyguières, octobre 2001). Brève histoire du parchemin et de l’enluminure. Guide aide mémoire, de Jean-Pierre Nicolini, Anne-Marie Nicolini et Laurence Stefanon (Monsempron-Libos). Le livre de Kells. Une introduction illustrée au manuscrit du Trinity College, Dublin, de Christian-Martin Diebold et Bernard Meehan (Thames & Hudson Ltd).

Enluminure du "Livre de Kells" au Trinity College à Dublin.

Enluminure du « Livre de Kells » au Trinity College à Dublin.