Quelle ambition pour le Grand Paris ?

La Courneuve imaginée par Roland Castro

La Courneuve imaginée par Roland Castro

Après nous être intéressés le mois dernier à la genèse du Grand Paris, coup de projecteur en mars sur son ambition. Quid de ce fameux Grand Paris ?

Le « Grand Paris », voici plus de huit ans que l’expression semble devenue autant une réalité à venir qu’une utopie impossible à conduire. Le projet – qui est autant un slogan que désormais un bouquet d’institutions – constitue donc l’horizon politique et économique majeure de réforme territoriale de la France pour le début du XXIème siècle. Par bouquet d’institutions, on veut signifier que l’appellation « Grand Paris » peut tout aussi bien désigner :

2015 03 Grand Paris ambition Logo_Métropole_du_Grand_ParisLa métropole du Grand Paris qui est une future intercommunalité définie par la loi du 27 janvier 2014 et qui regroupera, au 1er janvier 2016, Paris avec l’ensemble des 123 communes des départements de la petite couronne (Hauts de Seine, Seine-Saint-Denis et Val de Marne) ainsi que 5 communes de la grande couronne qui ont choisi d’exercer l’option qui leur était offerte, à savoir Chelles, Athis-Mons, Paray-Vieille-Poste, Vigneux-sur-Seine et Argenteuil. Cette métropole regroupera 7 millions d’habitant sur 819 km2. Elle dispose de différentes compétences qu’elle assume en lieu et place des communes membres : plan d’urbanisme, réseaux de télécommunication, habitat, politique de la ville, développement et aménagement économique, social et culturel et enfin environnement. Il est à noter que la métropole n’aura pas compétence sur les transports.Par souci de simplification administrative, le législateur a prévu que les intercommunalités soient dissoutes à la création de la métropole. Elle sera administrée par un conseil de la métropole comprenant 350 sièges, dont 90 pour Paris. Les autres communes disposent chacune d’un siège et d’un supplémentaire par tranche de 25 000 habitants,
2015-03-Grand-Paris-ambition-logo-design-paris-metropole-blueParis métropole qui est un syndicat mixte d’études regroupant plus de 200 collectivités locales de la région. Il ne s’agit pas d’une nouvelle collectivité comme la métropole du Grand Paris mais d’une structure qui mène un certain nombre d’études, notamment en matière d’infrastructures de transport,
L’atelier international du Grand Paris qui est un Groupement d’Intérêt Public (GIP) créé en 2010. Il met en œuvre des actions de recherche, de développement, de valorisation et d’animation liées aux enjeux du Grand Paris et constitue un lieu d’expérimentation, de création et de diffusion. Son Conseil scientifique était initialement formé par les dix équipes pluridisciplinaires de la consultation internationale du Grand Paris qui a eu lieu en 2008 (cf ci-dessous) et qui comporte aujourd’hui quinze équipes,
2015-03-Grand-Paris-ambition-logo-societegrandparisLa Société du Grand Paris qui est un établissement public chargé de concevoir et de réaliser le nouveau réseau de transport public plus connu sous le nom de Grand Paris Express.

Ce qui ressort de ces multiples appellations, c’est que le Grand Paris est à la fois une question administrative, une volonté de se projeter et de mener la réflexion à une nouvelle échelle et des actions concrètes d’aménagement du territoire. C’est donc à la fois une nébuleuse de projets parfois fantasmatiques mais aussi bien souvent très concrets, un horizon de réflexion ou de rêve offert aux Franciliens et à l’opinion publique et un vrai casse-tête administratif et politique. Parce que si les intercommunalités sont dissoutes, il faut bien avoir en tête que les communes, elles, demeurent, tout comme la région ; quant aux départements, bien qu’il existe une incertitude sur leur sort, ils sont pour l’instant toujours là. Autrement dit la métropole du Grand Paris c’est une super intercommunalité de 7 millions d’habitants qui ne se substitue ni aux communes, ni aux départements, ni à la région. On peut regretter que le législateur n’ait pas franchi le rubicon et profité de cette réforme pour fusionner cet immense ensemble en une seule ville et pour supprimer les 4 départements de Paris et de la petite couronne au passage, à l’image de ce que la métropole de Lyon a su faire. Mais les luttes de pouvoir et enjeux politiques n’ont pas permis d’aboutir à une telle réforme. Cela dit, les politiques ne sont pas responsables de tout. On peut en effet aussi se demander si les citoyens de Neuilly, Paris, Montreuil, Saint-Denis, Issy, Levallois-Perret, Clichy, Bagneux, Saint-Mandé… souhaiteraient être des concitoyens ?

2015-03-Grand-Paris-ambition-projet-jean-nouvel-grand-parisLe Grand Paris, tel qu’on le connaît aujourd’hui, date de 2007 et de la campagne électorale du candidat Sarkozy qui relance  cette idée du Grand Paris, dont on a vu dans « Comment est né le Grand Paris ? » qu’elle remonte à loin. Suite à son élection, lors de l’inauguration de la Cité de l’architecture et du patrimoine, au Palais de Chaillot, en septembre, le président de la République d’alors avait souhaité qu’un « nouveau projet d’aménagement global du grand Paris » fasse l’objet d’une consultation internationale ouverte aux grandes agences d’architecture et d’urbanisme en France et à l’étranger. Officiellement lancée début 2008, cette consultation avait été placée sous l’autorité d’un comité de pilotage composé de l’État, de la Ville de Paris, de la Région Île-de-France et de l’Association des maires d’Île-de-France, assisté d’un comité scientifique réunissant 23 personnalités qualifiées autour de l’architecte Paul Chemetov et du géographe Michel Lussault. Les dix équipes retenues toutes pluridisciplinaires (architectes, urbanistes, sociologues, géographes…) étaient :

– Sir Richard Rogers, équipe Rogers Stirk Harbour & Partners / London School of Economics / Arup
– Yves Lion, équipe Groupe Descartes
– Djamel Klouche, équipe l’AUC

Aubervilliers par Christian de Portzamparc

Aubervilliers par Christian de Portzamparc

– Christian de Portzamparc, équipe Atelier Christian de Portzamparc
– Antoine Grumbach, équipe Agence Grumbach et associés
– Jean Nouvel, mandataire de l’équipe Ateliers Jean Nouvel /Michel Cantal-Dupart / Jean-Marie Duthilleul
– Bernardo Secchi et Paola Vigano, équipe Studio 09
– Finn Geipel, équipe LIN
– Roland Castro, équipe Ateliers Castro / Denissof / Casi
– Winy Maas, équipe MVRDV avec ACS + AAF

Deux axes de travail avaient été soumis à ces équipes : « la métropole du XXIe siècle de l’après-Kyoto » et « le diagnostic prospectif de l’agglomération parisienne ». Leurs propositions, dévoilées en avril 2009, avaient fait l’objet d’une exposition à la Cité de l’architecture et du patrimoine. D’un projet à l’autre, surgissent des visions de l’avenir de la capitale qui sont parfois très concrètes, d’autres fois plus abstraites (comme quand l’équipe AUC parle de « collecteurs métropolitains, les songlines franciliennes ou les stimulations des substances urbaines »…), mais constituent autant d’idées pour penser l’urbanisme. Antoine Grumbach et son

La vision d'une "Seine métropole" par Antoine Grumbach

La vision d’une « Seine métropole » par Antoine Grumbach

équipe entendent, à l’heure de la mondialisation, étendre Paris jusqu’au Havre, pour brancher la capitale sur la mer ; Roland Castro imagine de lancer une souscription nationale pour « transformer l’habitant en bâtisseur » et souhaite sortir de l’enceinte du périphérique des lieux emblématiques du pouvoir politique et culturel ; Jean Nouvel et ses associés entendent transformer le bâti existant en mettant du vert partout ; Christian de Portzamparc imagine un métro aérien futuriste au-dessus du périphérique… Photographies, images 3D, plans ne donnaient pas à voir la ville de demain mais les directions dans lesquelles elle pourrait aller.

Imaginer l’avenir de Paris a toujours été la grande affaire non seulement des architectes mais aussi et peut-être surtout des gouvernants. Car maîtriser l’urbanisme parisien et en décider les contours a longtemps impliqué des enjeux militaires, politiques et sociaux de premier ordre. La question des limites administratives de la ville n’a cessé de se poser dans l’histoire. L’idée d’un « Grand Paris » a depuis toujours rencontré de nombreux obstacles administratifs, politiques, mais aussi symboliques. Le développement des faubourgs puis des banlieues s’accompagne d’innombrables plans d’aménagement, dont le plus célèbre est sans doute celui de Paul Delouvrier, en 1965, qui donnera naissance aux villes nouvelles.

Les enceintes successives de Paris

Il faut dire que le développement de Paris s’est toujours effectué concentriquement autour de l’île de la Cité depuis l’Antiquité romaine par ingestion de ses voisins. Des enceintes de Philippe Auguste puis de Charles V jusqu’aux limites actuelles issues de la réforme du préfet Haussmann en 1860 en passant par le mur des Fermiers Généraux, Paris a en effet régulièrement « avalé » de petits villages ou des communes limitrophes (Montmartre, Belleville, Auteuil, Passy, La Villette, Grenelle, Vaugirard…) ou des morceaux de ces communes ; citons parmi celles-ci : Montrouge qui a donné à Paris le quartier du Petit Montrouge plus connu sous le nom du quartier Alésia, Neuilly qui a abandonné les Ternes (hameau qui était sous sa juridiction et qui étendait son territoire jusqu’à la place de l’Étoile), Saint Mandé qui a permis à Paris d’englober les quartiers Bel Air et Picpus… Depuis sa dernière poussée de croissance en 1860 Paris reste enfermé dans le périphérique, le double ruban d’asphalte faisant office de frontière symbolique et réelle entre la ville et sa banlieue. Pour mémoire, le périphérique et les limites actuelles de la ville collent pratiquement parfaitement au tracé des fortif’, le mur d’enceinte imaginé par Adolphe Thiers dans les années 1840.

Si le destin de la métropole parisienne ne peut plus s’envisager à long terme sans gouvernance commune ou du moins concertée, à qui appartient le pouvoir d’en décider ? Face aux ambitions de l’État, qui historiquement a toujours joué un rôle de premier ordre dans le destin de sa capitale, la mairie de Paris oppose son droit à décider d’elle-même et les banlieues entendent ne pas s’en laisser compter. Et c’est d’autant plus complexe qu’au cours du XXème siècle, la capitale a été accusée d' »exporter » vers ses voisins des nuisances de toutes sortes : cimetières, cités HLM, infrastructures de transport (voies ferrées, circulation automobile) et qu’historiquement et sociologiquement, Paris et sa banlieue ont évolué de façon antagoniste. C’est dans ce cadre qu’a été votée la loi portant création de la métropole du Grand Paris.

Diton la même chose quand on parle du « Grand Paris », de la « Région parisienne » ou de « l’Île de France » ? Oui et non. Oui, car on désigne la même aire géographique, cet immense patchwork qui déploie autour de Paris, blottie derrière son périphérique, des territoires extrêmement variées, faits de zones urbanisées, industrielles, agricoles ou naturelles traversées par un dense réseau de transports. Non, car en cette immense agglomération où vivent plus de dix millions de personnes, les structures administratives et politiques s’empilent jusqu’à former un véritable mille-feuilles. Même si ce n’est pas franchement « glamour » et que ça enthousiasme moins les foules qu’un nouveau métro aérien futuriste, il faut donc bien avoir en tête qu’un des enjeux principaux du Grand Paris tient de sa structure administrative et politique. On comprend dès lors la difficulté à mettre tout cela en place, rares étant en effet ceux qui acceptent de voir leur poste et/ou siège et/ou mandat supprimé… Le comble est qu’on s’échine aujourd’hui à retricoter ce qui a été détricoté il n’y a pas si longtemps. En effet, il a existé une sorte de Grand Paris. C’était le département de la Seine. Mais l’État l’a découpé. Retour en arrière.

2015-03-Grand-Paris-ambition-Seine-1968En 1790, lors de la création des départements, Paris se trouve regroupée avec 80 communes dans celui de la Seine, qui prendra plus tard le numéro 75 entre la Haute-Savoie et la Seine Maritime. Le département est originellement constitué des communes comprises dans un rayon de trois lieues (12 km environ) à partir du Parvis de Notre-Dame. Il s’agit ainsi de compenser le caractère bouillonnant de la capitale en l’agrégeant à la région encore majoritairement paysanne qui l’entoure. Ce lien administratif, au sein du département, garantit une certaine « communauté de destin » où de nombreux projets sont réalisés en commun, du développement des transports à la percée des canaux, de la diffusion de l’électricité et du gaz à l’amélioration de l’hygiène et de l’habitat. Face à Paris, les maires du département de la Seine sont réunis en associations qui pèsent dans les choix d’aménagement et d’urbanisme.

Mais patatras, ce lien est rompu entre 1964 et 1968, quand une nouvelle loi démantèle le département de la Seine et cette fois pour des raisons rigoureusement inverses à celle de l’époque révolutionnaire : la couronne rouge de Paris risque de menacer le relatif conservatisme politique de la ville intramuros. Ainsi, au moment où les britanniques créent le Greater London, on découpe, de notre côté, la Seine en 4 départements : Paris qui conserve le 75, les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne qui héritent respectivement du 92, du 93 et du 94. Pour être tout à fait exact sur la question, il faut préciser que le 92, le 93 et le 94 furent constitués de l’agrégation d’un bout de la Seine et d’un bout chacun d’un autre département qui a disparu et dans lequel la Seine était enclavé : la Seine-et-Oise. Ce département (qui avait le numéro 78) a donné naissance au Val-d’Oise (95), aux Yvelines (78) et à l’Essonne (91). Pour la petite histoire, les numéros 91, 92, 93 et 94 avaient déjà servi. C’était en Algérie jusqu’en 1957. Ils étaient respectivement attribués à : Alger, Oran, Constantine et aux Territoires du Sud.

2015-03-Grand-Paris-ambition-paris-2030-metropole-futurAvec la métropole du Grand Paris, on tente donc de retrouver une forme de souveraineté équivalente à celle qui a commandé le destin de la capitale durant plus de 150 ans du temps du département de la Seine. Qui a dit que l’histoire ne se répétait pas ? L’ambition du Grand Paris est donc à la fois politique et administrative, urbanistique (mener la réflexion à grande échelle réaliser des actions concertées) et stratégique en repositionnant Paris à l’échelle du monde. Si on sait que la capitale est une naine par rapport aux grandes villes en terme de population, de taille, d’activité… on sait souvent moins qu’elle a une des plus grandes densités de population au monde avec Shanghai et Calcutta (presque 4 fois plus qu’à New York par exemple). Trop à l’étroit dans ses 105 km2, Paris doit s’affranchir de ses frontières et envisager son développement en se projetant à grande échelle. Les enjeux de ce développement sont multiples :

– écologique bien sûr, à la dimension d’une métropole de 7 millions d’habitants comment réduire la pollution ? quels modes de transport ? pourquoi ne pas construire plus de tours plutôt que de s’étaler?
– économique, quelles sont les activités sur lesquels les pouvoirs publiques veulent miser ?
– territorial et d’aménagement du territoire : infrastructures, zones d’activités, centres de recherche…
– social avec toutes les questions de mixité qui ont fait l’objet de nombre de débats ces derniers temps,
– politique et administratif, cette nouvelle couche dans le mille-feuilles administratif qu’est la métropole du Grand Paris va-t-elle fluidifier les choses ou au contraire alourdir et ralentir les prises de décision et mises en action,
– stratégique, que veut-on faire de Paris ? Quelle vision on en a ? Ne serait-il pas temps de sortir de la ville-musée embourgeoisée ? On a beaucoup parlé des moyens et de la méthode mais mais a-t-on vraiment défini une ambition ?
– et bien sûr culturel.

Ce dernier point nous paraît sans doute un des plus complexes. Comment faire intégrer par les 7 millions d’habitants de ce nouvel ensemble le fait qu’ils partagent une communauté de destin ? Comment faire accepter aux habitants de Neuilly, d’Issy, de Montreuil, de Saint-Denis… qu’ils sont presque concitoyens ? Comment, enfin et surtout, réussir à faire accepter à une ville qui s’est toujours construite à l’intérieur de murailles, d’enceintes, de fortifications réelles ou symboliques comme le périphérique que ce temps est révolu ? Il ne suffira sans doute pas de couvrir le périphérique et d’adopter un affichage urbain unique pour faire la jonction entre Paris et ses banlieues. Cette problématique concerne aussi bien ceux qui étaient à l’intérieur que ceux qui étaient à l’extérieur. C’est le défi auquel doivent toujours répondre ceux qui font tomber des murs. Et c’est tout compte fait celle de l’architecture et de l’urbanisme. Le politique, l’architecte et l’urbaniste imaginent et construisent et ce sont les citoyens qui, par leur comportement, leur travail, leurs échanges… donneront vie, ou pas, à cette vision.

2015-03-Grand-Paris-ambition-projet-grand-paris-Roland-CastroÀ lire :

Histoire du Grand Paris, de la Renaissance à la Révolution, de Robert Muchembled, (Perrin). Paris contemporain. De Haussmann à nos jours, une capitale à l’ère des métropoles, de Simon Texier (Parigramme). Le Grand Pari(s) – Consultation internationale sur l’avenir de la métropole parisienne, catalogue de l’exposition à la Cité de l’architecture et du patrimoine (Le Moniteur).

Sur le net :

www.societedugrandparis.fr, le site de l’établissement public en charge du Grand Paris Express. www.gpmetropole.fr, le portail d’information entièrement consacré au Grand Paris. www.territoires.gouv.fr/grand-paris, le portail d’information entièrement consacré au Grand Paris.

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