Pourquoi tout le monde aime la photo ?

"99 Cent II Diptychon" (c)  Andreas Gursky

99 Cent II Diptychon d’Andreas Gursky

Affluence à Paris Photo et aux Rencontres d’Arles, boom du marché et envolée de la côte de Cartier-Bresson et Depardon, les français ont la passion de la photographie. Pourtant, elle n’intéressait personne il y a encore 20 ans. Comment la photo est-elle passée d’un art confidentiel à l’art le plus populaire ?

En novembre 2010, à Paris, un grand tirage argentique d’une des plus célèbres photos de l’histoire, Dovima with elephants (ci-dessous) de Richard Avedon, était adjugé 841 000 euros lors d’une vente aux enchères consacrée au photographe américain chez Christie’s, vente qui a totalisé 5,467 millions d’euros. Un célèbre mannequin de l’époque, Dovima, posait en robe du soir Dior au milieu d’un groupe d’éléphants , la photographie avait été prise en 1955 au Cirque d’hiver. Deuxième chiffre pachydermique : 1,32 million d’euros, le prix atteint à Vienne en mai 2011 par un appareil photo Leica de 1923, qui devient ainsi l’appareil photo le plus cher du monde. Mais ces prix himalayesques ne sont encore rien au regard des sommets les plus récents atteints par certaines ventes. Ainsi le record est maintenant détenu par Rhein II d’Andreas Gursky, cliché aux dimensions colossales 1,55 m * 3,08 m (cf. plus bas), vendu plus de 4,3 millions de dollars US.

Ces prix, qui jusque-là étaient réservés au marché de l’art contemporain ou ancien, prouvent qu’aux yeux des acheteurs, la photographie, longtemps considérée comme étant avant tout une technique, est définitivement passée dans la cour des grandes. Et la multiplication des expositions, festivals et autres foires, comme l’affluence toujours plus grande dans les expositions consacrées à Cartier-Bresson ou Brassaï, prouvent que le public est de plus en plus large. Que ce soit sur le marché, dans la vie culturelle, mais aussi au quotidien, l’ère de l’homo photographicus est bel et bien là et si ce « coming out » de la photo, a pris tant d’ampleur, c’est que la photographie a conquis ces dernières années une place qu’elle n’avait jamais eue auparavant, faisant sauter un à un les verrous qui l’avaient longtemps cantonnée au rang d’art « mineur ».

2015-03-photo-Agathe-GaillardDe la longue marche de la photographie pour s’imposer dans les musées et sur le marché comme un art à part entière, on oublie souvent que c’est une histoire très récente : quand Agathe Gaillard ouvre en 1975 à Paris la première galerie exclusivement consacrée à la photo, elle suscite au mieux l’incompréhension, au pire, les insultes. Pourtant, la photographie a alors déjà près de 140 ans, depuis les inventions des Français Niépce et Daguerre—qui laissa son nom à l’ancêtre de la photographie, le daguerréotype, en 1839—, déjà pas mal de chefs-d’œuvre à son actif et un public. Mais il est alors très minoritaire, une sorte de joyeuse secte qui commence à s’agiter ici et là, notamment sur les bords du Rhône quand vient l’été : les Rencontres d’Arles naissent autour de Lucien Clergue en 1970. Pour autant, la success story de la photographie n’est pas seulement celle d’un petit groupe d’avant-gardistes passionnés auxquels le temps aurait donné raison. Si les initiatives qui se multiplient en France et ailleurs dans le monde à partir des années 1970 pour promouvoir la photographie (expositions, festivals, revues, stages, etc.) ont joué un rôle décisif, elles n’auraient sans doute pas « pris » si le contexte culturel et social n’avait pas été propice à cette éclosion.

On a souvent souligné que cette période correspondait à un moment où les musées et les galeries montraient un art contemporain de plus en plus divers (c’est l’époque des performances, des installations et de nombreuses démarches assez radicales) et parfois aussi de plus en plus incompréhensible pour un public qui, un peu perdu, se tourne alors vers la photo. D’autant plus que pour les collectionneurs, les prix restaient modiques alors que ceux de l’art contemporain commençaient à s’envoler. Mais une révolution ne se fait pas que dans les musées ou les salles de vente et si le statut de la photographie a commencé alors à évoluer, c’est aussi que c’est à cette époque que l’appareil photo, sophistiqué ou bon marché, envahit massivement les foyers où il devient vite incontournable. L’apparition du numérique a accéléré et généralisé cette extension pour en faire une véritable révolution culturelle.

Paris la nuit (c) Brassaï

Paris la nuit de Brassaï

Mois de la photo, Maison européenne de la photo, Rencontres de la photo, Paris Photo… on n’en finirait pas d’énumérer les manifestations, grandes ou petites, qui célèbrent ce que certains appellent « le huitième art ». En France, de Nice à Grenoble, Ruffec, Vannes, Perpignan, Pralognan-la-Vanoise ou Montier-en-Der, plus de 80 festivals réunissent les amateurs en tout genre, de la bucolique photo de montagne à celle que prennent parfois au risque de leur vie les reporters. Cette diversité est sans doute aussi l’une des clefs de l’expansion de la photographie, sorte d’auberge espagnole où chacun peut trouver ce qui lui plaît. Mais ces festivals ne sont qu’une minuscule partie du monde de l’image dont fait désormais partie la photographie et auquel il est impossible d’échapper. Pour la première fois dans l’histoire, en effet, tout le monde, ou presque, est aujourd’hui photographe : si le passage de l’argentique au numérique et son corollaire, la possibilité pour n’importe qui de retoucher des images ou d’y ajouter des filtres, par exemple, a été perçue comme une mutation historique, que dire du fait, tout aussi colossal, qu’aujourd’hui tout le monde, ou presque a en permanence un appareil photo dans sa poche grâce à son téléphone portable ? On en mesure déjà les conséquences par l’inflation de photos et vidéos prises par de simples passants ayant assisté à des événements plus ou moins importants, immédiatement « postées » sur Internet et aussitôt vues par des dizaines de milliers de personnes. L’histoire a décidément donné raison au grand photographe Lázló Moholy-Nagy, prophète en son genre puisqu’il déclarait dès 1928 : « L’analphabète de demain sera celui qui ne saura pas lire une photographie ».

Doviam with elephants de Richard Avedon

Dovima with elephants de Richard Avedon

Et il n’est pas inutile de savoir lire à l’heure où, autre évolution notable, les photos « privées » n’ont jamais été aussi publiques. Si Marcel Proust, en son temps, avait déjà une passion pour la photo et harcelait ses proches pour qu’ils lui envoient de beaux portraits d’eux, les échanges se sont aujourd’hui massifiés et il semble que les jeunes générations Facebook n’aient pas tout à fait la même définition de l’intime que leurs parents. Mais surtout, le choix des photos que les utilisateurs donnent à voir sur leur « profil » participe grandement de l’image qu’ils entendent donner d’eux-mêmes. Le temps des assommantes soirées diapos, où on vous infligeait sans pitié les photos de vacances, n’a finalement pas disparu : il s’est transformé, renforçant encore l’omniprésence de la photo dans nos vies.

À voir/ à visiter :

À Paris, plusieurs musées et lieux sont spécifiquement dédiés à la photographie et présentent en permanence des expositions : le Musée du Jeu de Paume, la Maison européenne de la photographie et désormais aussi le Bal. La plupart des galeries d’art contemporain vendent de la photo ; parmi celles qui ont en fait une spécialité, on peut citer par exemple la Galerie Camera obscura et la galerie Les Filles du Calvaire.

À lire :

Une bonne synthèse par le conservateur de l’immense département photographique du Musée national d’art moderne-Centre Georges Pompidou : Quentin Bajac, La photographie, du daguerréotype au numérique (Gallimard, 383 pages).

 

Rhein II d'Andreas Gursky

Rhein II d’Andreas Gursky