David Bowie

2015-03-david-bowie-3Mars 2015

De l’homme David Robert Jones, né le 8 janvier 1947 à Londres, enfant de la classe moyenne britannique, élevé dans une famille hantée par la folie, l’on ne connaît que les identités multiples de ses alter ego. À la scène comme à la ville, le chanteur s’est tout au long de sa carrière employé à brouiller les pistes, au point de demeurer une énigme aux yeux de ses fans les plus fidèles. Pour tenter de percer le mystère Bowie, retour sur les multiples facettes d’un artiste unique considéré comme la plus grande superstar britannique depuis les Beatles.

Il y a un avant et un après 1972. Quatre années après la dissolution des Beatles, l’Angleterre se cherche de nouveaux héros. Les Rolling Stones et Led Zeppelin sont partis conquérir l’Amérique, le prog-rock et sa kyrielle d’instrumentistes aussi virtuoses que balourds inonde les bacs. Toute une jeunesse aspire à rompre avec une certaine représentation virile du rock.

2015-03-David-Bowie-1967_deram_uk_cvr_800sqRetransmise à une heure où les familles se rassemblent devant leur poste, l’émission Top of the Pops du 5 juillet 1972 va marquer un point de rupture sans précédent dans l’histoire déjà riche de la pop anglaise. « Live on stage », David Bowie chante Starman, son nouveau single, extrait de l’album charnière The Rise and fall of Ziggy Stardust. Sa tignasse auburn, court en brosse devant, long sur la nuque, sa tunique bariolée, cet accent londonien typique, marquent l’avènement d’une icone, David Bowie, et d’un genre, le glam rock. Un genre auquel Bowie, et d’autres, de Marc Bolan, dit T Rex, à Roxy Music, donnera ses lettres de noblesses. Cette performance touche l’Angleterre en plein cœur : elle sonne la fin de l’existence en noir et blanc d’un pays traumatisé par la guerre puis le rationnement. Avec Bowie, c’est l’homme du cosmos qui entre dans le salon et donne enfin l’autorisation d’être qui on veut être.

Androgynie, bisexualité, masques, alter-ego… cette recherche d’un autre en soi ne cessera de nourrir la carrière de l’artiste, au point de diluer sans cesse un peu plus l’identité de l’homme. Affranchi de son personnage d’extra-terrestre, Ziggy Stardust, qu’il suicide sur scène en clôture de tournée, Bowie saura, mieux que tout autre, brouiller les pistes en se réinventant perpétuellement.

Rompant définitivement avec le glam après Aladdin Sane (« A lad insane » = « un type fou ») en 1973, Bowie plonge le nez dans la coke pendant l’enregistrement de Diamond Dogs, puis s’envole pour les Etats-Unis où il tourne et enregistre à Philadelphie, cœur de la soul music en 1974, le premier album de soul blanche jamais publié. Avec Young Americans, Bowie dilue un peu plus son identité pour devenir progressivement le Thin white Duke, un rôle qu’il incarne d’abord devant la caméra de Nicolas Roeg, pour les besoins du film L’Homme qui venait d’ailleurs.2015-03-David-Bowie

Vampire anorexique et camé, vivant reclus dans sa maison de Los Angeles, se nourrissant essentiellement de coke, de lait et de poivrons, flirtant avec l’imagerie nazie, Bowie frise la folie. Point culminant de son œuvre discographique, il enregistre en cette année 1976 le mythique Station to Station qui marie funk noir et krautrock blanc. De l’enregistrement, ni Bowie ni ses musiciens ne garde d’autre trace dans leur mémoire que celle, blanche, qui poudre leur nez. Sommet artistique et abîme personnel, l’album clôt le cycle américain. Bowie enterre le Thin White Duke pour se réinventer en avant-gardiste européen.

De cette volte-face-trompe-la-mort naîtra la fameuse trilogie berlinoise, enregistrée entre 1976 et 1978. Une dénomination trompeuse, car de Low, Heroes et Lodger, seul le second a été enregistré en Allemagne. Mais elle porte en creux l’identité d’un nouvel homme. En quête d’expérimentations sonores, il s’adjoint les services du sorcier des sons Brian Eno (ex-clavier de Roxy Music et futur producteur des Talking Heads et de U2) et profite de son trip berlinois pour décrocher de la drogue. Désormais résident suisse, Bowie débute les années 80 avec l’album Scary Monsters et ressuscite le Major Tom de son premier succès, Space Oddity, sur le tube Ashes to Ashes. Empruntant le costume du Pierrot Lunaire, Bowie met un point final à la période la plus prolifique de sa ca2015-03-david-Bowie-130320_CBOX_DavidBowie02_jpg_CROP_article920-largerrière qui, de 1971 à 1980, l’aura vu sortir 10 albums de chansons originales et presque autant de chefs d’œuvres.

Les années fric et toc ont sonné. Et avec elles, l’impérialisme d’une certaine esthétique publicitaire, que Bowie va user jusqu’à la corde. 1983, Let’s Dance, son plus grand succès à ce jour est aussi le seul disque sur lequel il ne joue aucun instrument, déléguant à Nile Rodgers, tête pensante de Chic, le soin de calibrer cet album vendu à plus de 14 millions d’exemplaires. Bowie s’est réinventé en superstar global et enchaîne les tournées de stades. Deux albums suivent (Tonight, 1984, et Never let me down, 1987), au sujet desquels le silence s’impose, tant le moteur créatif qui l’animait la décennie précédente semble s’être enroué. En vain, il tentera de relancer la machine en se réinventant simple chanteur d’un groupe de blues rock viril, le bien nommé Tin Machine, le temps de deux albums à la démarche certes louable mais dont l’écoute se révèle… pénible.

Pour sortir de l’impasse créative dans laquelle il s’est enfermé, Bowie va pour la première fois regarder en arrière. Après une remise sur rail en demi-teinte, avec le Black Tie White Noise (1993), produit par le hitmaker de Let’s Dance, Nile Rodgers, c’est avec Brian Eno qu’il renoue en 1995 pour l’expérimental 1. Outside, premier disque, initialement prévu, d’une série qui accompagnerait la fin de siècle vers le nouveau millénaire. Un projet écarté au profit du drum & bass Earthling (1996) qui, s’il n’est pas un chef d’œuvre, voit pour la première et unique fois une popstar de cette envergure vampiriser un genre qui explose alors au Royaume-Uni. Après un retour fade en terre pop (Hours, 1999), Bowie renoue avec Tony Visconti, co-producteur notamment de la trilogie berlinoise. L’excellent Heathen (2002) est suivi l’année suivante de Reality, taillé pour les scènes, sur lesquels il se produit dans le courant de l’année 2004. Jusqu’au soir fatidique du 25 juin quand, en coulisses d’une date à Schessel, en Allemagne, Bowie fait un malaise cardiaque. Transporté d’urgence à Hambourg, il subi2015-03-david-bowie-trucco-uomo_470x305ra dans la nuit une angioplastie, opération du cœur qui n’a rien d’une promenade de santé.

Bowie endosse l’habit du new-yorkais libéral et mondain, membre respecté de l’élite intellectuelle. Et du père de famille, élevant avec l’ex mannequin Iman, leur petite fille Alexandra, deuxième enfant de Bowie. Sans que nul, autre que les musiciens qui y participent, n’en soit informé, un album est en chantier, qui verra le jour en 2013, alors que les rumeurs les plus sordides courent à son sujet (cancer au stade terminal, mort clinique…). Prenant par surprise public et industrie musicale, Bowie fait l’événement et reconnecte avec The Next day les différentes facettes de sa carrière. Ultime album testament ou amorce, à 68 ans, d’un nouveau départ ? Venant de l’artiste le plus versatile de la pop music, le mystère reste entier.

À voir :

Deux magnifiques documentaires de la BBC Cracked actor, a film about David Bowie (1974) et Five years, the making of an icon (2013).

2015-03-David-Bowie-5391028-on-a-ecoute-le-nouvel-album-de-david-bowie-the-next-dayÀ visiter :

David Bowie is, l’expo-évènement à la toute nouvelle Philharmonie de Paris, jusqu’au 31 mai 2015. Vous pourrez découvrir par la même occasion cette magnifique réalisation de Jean Nouvel qu’est ce nouveau bâtiment.

À lire :

David Bowie, Un étrange fascination, de David Buckley (Flammarion). The Complete David Bowie, de Nicholas Pegg (Reynolds & Hearn). Les cent vies de Bowie, le n°4 du mook Muziq (en librairie ou sur le net). 160 pages de très grande qualité. Si vous étiez abonnés, vous l’auriez reçu dans notre immanquable du mois de mars…2015-03-bowie20rv3-600