Les super-héros

Février 20152015-02-super-héros-avengers

Avec les sorties d’Avengers 2, des Fabulous Four, d’Ant man en 2015, et les sept sorties déjà prévues en 2016 dont Batman vs Superman, X-Men, Captain America… le moins qu’on puisse dire est que les super-héros sont super-présents au cinéma. C’est d’ailleurs ce dont se moquait Birdman qui a fait une véritable razzia aux Oscars (4 prix dont le meilleur film). On peut déplorer cette omniprésence mais on peut surtout s’interroger sur ce phénomène en essayant de comprendre qui sont les super-héros. Portrait.

Il convient pour commencer de définir ce qui distingue le super-héros du « vulgum heros » de base. Pour être totalement logique, il convient même plutôt de commencer par définir rapidement le « simple » héros. Réel ou fictif, son exemplarité et ses hauts faits font qu’on le chante et le loue et qu’il fait partie des légendes populaires, qu’il soit un demi-dieu, un surhomme, un personnage de légende ou un humain lambda faisant preuve d’un courage hors norme. On retrouve pêle-mêle Achille, Ulysse, Hercule pour la mythologie, Arthur et ses preux chevalier, Rodrigue, Sinbad, Cyrano de Bergerac, les Trois mousquetaires ou encore Robin des Bois pour les personnages de légende mais aussi Jeanne d’Arc, Bayard, les époux Aubrac, Jean Moulin ou Lassana Bathily pour les héros de la vraie vie. Le rôle du héros dans la société comble une aspiration qui est de trois ordres : métaphysique (dépasser sa condition d’humain), morale (faire le bien), de propagande (pour servir une idéologie ou un pouvoir).

2015-02-Super-héros-Blue_BeetleLe super-héros est tout cela, certes, mais il est carrément beaucoup plus vu qu’il est « super » et ce qui le définit, c’est qu’il a au moins deux des quatre caractéristiques suivantes qui le distinguent du héros :
• des super-pouvoirs (force, vitesse, résistance à la douleur, élasticité, vision nocturne…),
• un équipement lui permettant de résister aux super-pouvoirs ou de lui en donner, dans le cas où il en est « naturellement » dépourvu (Iron Man par exemple),
• une double identité : celle d’une personne normale et celle, secrète, de super-héros,
• un costume distinctif (le plus souvent collant au corps) qu’il abandonne quand il reprend ses activités d’individu ordinaire.
Ainsi James Bond, malgré son super-pouvoir de séduction, n’est pas un super-héros. En effet, ses gadgets arrivent à la cheville de l’équipement d’Iron Man, il n’a pas de double identité (« My name is Bond, James Bond ») et il est généralement très élégant mais n’a pas pour autant un costume distinctif. Dans un tout autre registre, Umberto Eco voit en Edmond Dantès, Le Comte de Monte-Cristo, le prototype du héros surhumain, en tant que personnage « aux qualités exceptionnelles, [qui] dévoile les injustices du monde et tente de les réparer par des actes de justice privée. [Le surhomme] superpose sa propre justice à la justice commune : il détruit les méchants, récompense les bons et rétablit l’harmonie perdue ».

Mais le super-héros tel qu’on l’entend apparaît vraiment avec Superman en 1938 dans le numéro un d’Action Comics qui appartient à DC Comics, l’un des deux géants de l’univers des super-héros avec Marvel Comics. Pour mémoire, DC Comics détient notamment les personnages suivants : Batman, Aquaman, Captain Marvel (ou Shazam), Flash, Superman… De son côté, Marvell prospère avec Spider-Man, X-Men, les Quatre Fantastiques, Hulk, Captain America, Iron Man, Daredevil… À une époque où on parle de franchises au cinéma, il faut bien se rendre compte de la valeur économique gigantesque de chacun de ces personnages. Mais Hollywood ne risque-t-il pas de tuer la poule aux œufs d’or à force de multiplier les films comme on l’a vu ces dernières années ? Cela ne risque-t-il pas de finir par ressembler furieusement à du matraquage ? Les as du marketing qui œuvrent au sein de ces majors semblent persuadés du contraire. La preuve en est qu’ils ont prévu, uniquement pour l’univers Marvell, pas moins de 12 films d’ici 2019… Il faut dire qu’ils sont malins, les bougres, et qu’ils ont trouvé une parade : ils 2015-02-super-héros-Whiz2donnent de la « profondeur » aux personnages ! Les super-héros doutent, sont tourmentés, ont des cas de conscience. On leur colle une blessure de l’âme, une fêlure et hop c’est bon, on a réinventé le genre. Et pas la peine de s’embêter à faire dans le subtil. La fêlure, si elle ressemble au grand Canyon tellement elle est énorme, ça fait l’affaire aussi. Ils sont presque devenus dépressifs nos super-héros (« ça c’est de la profondeur Coco ! ») parce qu’aujourd’hui pour « faire » intelligent, il faut faire dépressif. C’est comme ça. Le summum, c’est même de « faire » nihiliste mais là, faut pas exagérer, un super-héros nihiliste ça tient de l’oxymore. En revanche, avec un héros, ça peut marcher. Il suffit de penser au Skyfall de James Bond devant lequel tant de gens se sont extasiés alors que, franchement, c’était du grand n’importe quoi ! Le héros ou le super-héros, c’est un roc auquel on s’accroche, une balise au milieu de la tempête, une des dernières certitudes humaines en ces périodes incertaines. Et voilà qu’ils nous créent un James Bond alcoolo-dépressif ! C’est comme si on tournait un western avec des pistolets à eau ou un porno habillé.

Cela dit, même sans modifier les caractères des uns ou des autres, le portefeuille de personnages est si vaste que nos génies du marketing, dans les majors hollywodiennes, peuvent y piocher pour choisir ceux qui collent le mieux à l’époque. Dans les années Reagan, au temps de l’Amérique triomphante et sure d’elle-même, c’est Superman qui monopolisait le terrain. Il était invincible et nous sauvait tous, toujours. Il n’y avait pas de doute. Aujourd’hui, ce sont les super-héros fêlés ou qui peuvent chuter qui ont le vent en poupe : Spider-Man, les X Men ou Batman. Il faut dire qu’entre temps, les tours du World Trade Center se sont effondrées et que de nombreux soubresauts ont parcouru le monde occidental. Le doute plane ! The dark knight (trilogie de Batman en 2005, 2008 et 2012) en est une parfaite illustration. C’est en effet la parabole d’une Amérique effrayée, repliée sur elle-même, incitée à des réflexes protectionnistes à la limite de l’autoritarisme et qui crée elle-même ses ennemis. Parce que sans Batman, le chaos règnerait à Gotham, certes, mais sans lui le Joker n’existerait pas. Autrement dit, bien fait pour vous ! C’est un peu le péché originel revisité. Vous avez créé le mal, c’est votre responsabilité, à vous de vous dépatouiller avec. Ça c’est de la profondeur (bis) ! Du coup, miroir d’une société occidentale qui tourne aux anti-dépresseurs, nos super-héros battent de l’aile. « Mais comment, moi qui suis le bien incarné, ai-je pu créer un tel mal ? » Et on a envie de leur dire « Arrête ton rêve enfantin de toute puissance et sors la tête de ton nombril ! ». C’est vrai que c’est un peu lassant cette tentation de nos super-héros (et donc de notre monde occidental) de se croire au centre de tout, à l’origine (et donc coupable) de toute chose.

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Master Legend (c) Pierre-Élie de Pibrac

La force des super-héros c’est aussi d’avoir une vraie vie puisqu’ils en ont une double. Du coup, on les voit grandir (Batman qui découvre petit à petit son enfance) , découvrir leur super-pouvoir (Spider-Man) et tout simplement vivre (Loïs et Clark dans la série télé). Ils sont presque comme nous. Ils sont d’ailleurs tellement humains qu’on s’en moque, qu’on les caricature (sans qu’aucun kryptonien ne s’en plaigne soit dit en passant) et qu’on les parodie. On pense au Superdupont de Gotlib, au délirant Les gardiens de la galaxie, à Hancock le super-héros épave qui se fiche de tout, à la cultissime série française Hero-Corp ou à cet hilarant pastiche de Very bad trip version super-héros. Et il y en a bien d’autres. Il faut dire qu’avec leurs collants et leurs tenues qui atteignent les mêmes sommets de ridicule que celles des patineurs artistiques, ils ouvrent grand la porte de la moquerie. Mais, cela n’empêche pas, au contraire, certains de s’en inspirer dans la vraie vie. On les appelle les Real Life Super Heroes. Comme les super-héros de fiction, ils ont une tenue délirante et souvent hilarante. Ils se sont donnés pour mission de s’attaquer dans leur environnement à la violence, aux incivilités, à l’inculture… Parmi les plus populaires, on notera Master Legend qui vit à Orlando et qui est d’origine française (photo ci-contre). Il est particulièrement connu depuis que le magazine Rolling Stone lui a consacré un très long article dans une enquête sur la culture des « super-héros de la vraie vie », article intitulé « The legend of Master Legend ».

Et en France, au fait, on a des super-héros aussi ? Oui, on a par exemple eu Nyctalope qui est finalement le père de tous les super-héros, le chaînon manquant entre Edmond Dantès et Superman. Il date de 1911. Comme son nom l’indique, il voit dans l’obscurité et il est Léo Saint-Clair à la ville et super-héros mystérieux quand il le faut. On en a eu quelques autres depuis mais il faut reconnaître qu’ils sont nettement moins nombreux et connus que leurs homologues américains. En revanche, en France, on a une déclinaison bien réelle du super-héros, l’homme providentiel ! Quel que soit le champ, politique, artistique, sportif, militaire…, nous, on adore les hommes providentiels. Même si on sait très bien qu’ils ne sont pas vraiment des super-héros ; encore qu’on ait des doutes pour le Général… Et quand Zidane met son coup de boule après sa panenka de quasi-superhéros en finale de la Coupe du Monde 2006, c’est comme si d’un coup (de tête) d’un seul, il rejoignait le monde des gens ordinaires. Dans les deux sens du terme, le « don » à autrui (qui n’en demandait pas tant) et la décision instantanée et non réfléchie, le coup de tête de Zidane était sa façon de dire au monde entier « Je ne suis pas un superhéros ».

À la façon de Michael Keaton dans Birdman, on peut se demander si on peut vivre sans super-héros. Non. Sans doute pas. Et même si, finalement, Captain America et ses copains en 2015-02-super-héros-birdman12pyjamas moulants venaient à vraiment définitivement nous lasser, il est fort à parier qu’on s’en inventerait de nouveaux ou que d’autres créations ou créatures joueraient leur rôle. Parce qu’une société dans laquelle il y a des superhéros, c’est une société dans laquelle les gens croient en quelque chose de porteur et de positif. Le monde serait triste sans cette capacité à croire et à espérer ? Non ? Il est vrai qu’après des années et des années de déconstruction de l’histoire pour des raisons idéologiques, de rejet de la science pour cause de principe de précaution, de mise en cause perpétuelle de toute vérité pour cause de complotisme aigüe, de propagation de l’idée que tout n’est que mensonges, secrets et mystères, d’autodénigrement pour cause de nombrilisme pathologique… la capacité à croire et à rêver est plutôt en berne. Peut-être que finalement les super-héros sont comme nous. À force de ne pas vouloir être trompé, on ne croit plus en grand chose. C’est le comble de notre époque. En application, du funeste principe de précaution, ici poussé jusqu’à l’absurde, on se protège de possibles déceptions en refusant de croire ou de s’engager.

Si on peut craindre, dans une certaine mesure, un monde sans super-héros. On peut tout autant redouter un excès de super-héros. D’abord parce que, s’il est vrai qu’ils ont un pied dans la vraie les vie, on ne va pas se raconter des carabistouilles entre nous, les super-héros n’existent pas. Et donc une société croulant sous leur omniprésence, c’est une société qui se détourne du réel. C’est comme si tout le monde croyait au Père Noël. Avouez que ce serait un peu inquiétant non ? Le Père Noël, soit dit en passant, ressemble d’ailleurs furieusement à un super-héros avec son costume distinctif et son superpouvoir de faire voler un traineau, des rennes et des milliers de cadeaux. Pour revenir à notre sujet, ce serait donc une société en plein déni de réalité, ce qui colle, tout compte fait, assez bien à l’époque… Ensuite parce que les super-héros sont symptomatiques de quelque chose qui ne tourne pas rond. Ce n’est ainsi pas un hasard si les premiers grands super-héros sont apparus dans une période troublée de l’histoire, au lendemain de la grande Crise de 29, pendant la montée du fascisme et du nazisme en Italie et en Allemagne et si leur essor s’est grandement poursuivi pendant la Deuxième 2015-02-SuperheroesGuerre mondiale puis lors des périodes les plus « chaudes » de la Guerre froide au cours des années 60, quand la menace nucléaire était la plus forte. En conséquence, quand on voit le déferlement de super-héros au cinéma en ce moment et dans les années à venir et quand on constate à quel point on nous les rend dépressif, dubitatif et presque nihiliste, on ne peut que s’interroger sur l’état de notre société. Last but not least, à l’approche de la journée de la femme, le 8 mars, on ne peut s’empêcher de noter que le sexe féminin est très largement sous-représenté dans l’univers des super-héros. Sans doute serait-il temps d’inventer de nouvelles super-héroïnes ? Non ?

À voir :

Hancockde Peter Berg avec Will Smith et Charlize Theron. Mais qu’a fait Los Angeles pour mériter un super-héros aussi nocif ? Batman la trilogie – Batman begins, The dark knight et The dark knight rises, La trilogie de Christopher Nolan qui a cumulé succès critique et succès populaire. Les gardiens de la galaxiede James Gunn avec Chris Pratt et Zoe Saldana, Marvell a fondu un câble… Spider-Mande Sam Raimi avec Tobey Maguire, Kirsten Dunst et James Franco, l’adolescence d’un super-héros, c’est pas toujours facile. Les indestructiblesfilm d’animation de Brad Bird pour Pixar, drôle, décalé et presqu’ordinaire… Héro Corpsérie télé culte disponible en dvd de Simon Astier avec Simon Astier, Alban Lenoir…

Sur le net :

http://www.rlsh.org/, une galerie de portraits de super-héros de la vraie vie avec leurs costumes aussi drôles que leurs missions sont touchantes. https://www.youtube.com/watch?v=OOWAUAWy7rs, la gueule de bois des super-héros, une parodie super-marrante.

À lire :

De Superman au surhomme, d’Umberto Eco (en poche, Lgf). Les super-héros au cinéma, beau livre d’Olivier Delcroix (Hoebeke). Super-héros, de Martin Winckler (EPA), un beau livre sur l’histoire, la genèse des super-héros et leurs tourments. Comment je suis devenu un super-héros, de Gérald Bronner (Les contrebandiers), un roman drôle sur la vraie vie quotidienne d’un super-héros. Sociologie des super-héros, de Thierry Rogel (Hermann), pour décrypter ce que les super-héros nous disent de nos rêves, de nos tabous, de notre rapport à la science, aux autres, à la société… D’où viennent les pouvoirs de Superman ? – Physique ordinaire d’un super-héros, de Roland Lehoucq (EDP Sciences), un ouvrage de vulgarisation scientifique grâce à Superman (il est fort ce Superman !).

(c) Pierre-Élie de Pibrac

(c) Pierre-Élie de Pibrac