Comment est né le Grand Paris ?

Février 2015Grand-Paris-1-Paris-vu-du-ciel

Depuis 2005 le Tout Paris politique débat, discute, négocie, transige… Le sujet ? Le Grand Paris. Chaque époque croit toujours qu’elle est la première. Mais là aussi, il n’en est rien. Il y a déjà eu de nombreux Grands Paris. En effet, transformer la capitale est un rêve que toutes les époques, de Philippe-Auguste au baron Haussmann, ont fait mais qui n’est pas toujours devenu réalité (heureusement sans doute quand on pense au Plan Voisin du Corbusier en 1925)… Ce retour en arrière sera aussi l’occasion de mettre en évidence la situation actuelle et donc le caractère nécessaire mais aussi les limites de ce projet.

Quand naît véritablement ce que l’on nomme aujourd’hui le Grand Paris ? Officiellement, l’expression en tant que telle date du début du XXe siècle : elle aurait été utilisée pour la première fois en 1910 par Louis Dausset, rapporteur général du budget de la ville de Paris, puis reprise en 1913 par la Commission d’extension de Paris. Si le qualificatif est nouveau, l’idée, elle, ne l’est pas, mais il n’est pas si facile de remonter son histoire et de la circonscrire exactement. Dit-on la même chose quand on parle du « Grand Paris », de la « Région parisienne » ou de « l’Île de France » ? Oui et non. Oui, car on désigne la même aire géographique, cet immense patchwork qui déploie autour de Paris, blottie derrière son périphérique, des territoires extrêmement variées, faits de zones urbanisées, industrielles, agricoles ou naturelles traversées par un dense réseau de transports. Non, car en cette immense agglomération où vivent plus de dix millions de personnes, les structures administratives et politiques s’empilent jusqu’à former un véritable « mille-feuilles », où une désignation n’en vaut surtout pas une autre mais où l’on a instauré depuis longtemps des instances de coordination.

Une représentation postérieure de la ville se limitant à l'île de la Cité, avant les Romains

Une représentation postérieure de la ville avant les Romains. Elle se limitait à l’île de la Cité.

Paris et sa région, Paris et ses banlieues : le Grand Paris est un pas de deux qui se danse depuis des siècles. Dès la Lutèce gallo-romaine, mais surtout à partir du Moyen Âge et de la montée en puissance de la monarchie française, la question des rapports entre Paris et ses environs se pose. Des liens nourriciers, militaires, économiques, sociaux et bien sûr politiques se nouent et se dénouent selon les périodes, contribuant à tisser un maillage de plus en plus dense entre ces petites et grandes villes qui ne partagent pas la même identité mais fonctionnent ensemble. On cultive des pêches à Montreuil tandis qu’à Boulogne on blanchit le linge… Pour autant, les rapports entre Paris et ses environs ne font pas l’objet de concertations particulières : les règlementations sont alors surtout commerciales.

En 1790, la Révolution Française crée les départements et Paris se trouve regroupée avec 80 communes dans le département de la Seine. Pour les législateurs, il s’agit en effet de compenser le caractère bouillonnant et imprévisible de la capitale en l’agrégeant à la région encore majoritairement paysanne qui l’entoure. Ce lien administratif n’empêchera pas les conflits entre Paris, qui intègre les communes limitrophes en 1860, et ses faubourgs et municipalités voisines qui deviennent peu à peu les « banlieues ». Mais il garantit néanmoins une certaine « communauté de destin » où de nombreux projets sont réalisés en commun, du développement des transports à la percée des canaux, de la diffusion de l’électricité et du gaz à l’amélioration de l’hygiène et de l’habitat. Face à Paris, les maires du département de la Seine sont réunis en associations qui pèsent dans les choix d’aménagement et d’urbanisme. Ce lien est pourtant rompu entre 1964 et 1968, quand une nouvelle loi démantèle le département de la Seine et sépare Paris de sa région. Les structures mises en place ces

Paris vers 1755

Paris vers 1755

dernières années tentent de retrouver les modalités d’une gouvernance commune.

À entendre les discours qui font du « Grand Pari(s) » l’horizon de ces prochaines années, on croirait parfois que l’idée est neuve et que notre époque vient de l’inventer. Des déclarations politiques fracassantes, une immense ambition affichée, des projets mirobolants, utopiques ou poétiques et aussi… beaucoup de querelles administratives, de petites phrases et de coups bas entre les très nombreux acteurs de ce projet, de l’Elysée à la mairie de Montreuil en passant par la mairie de Paris, le conseil régional, les assemblées d’agglomération, etc.

Le Grand Paris est donc aujourd’hui à la fois une nébuleuse plus ou moins fantasmatique de projets pour la plupart irréalisables, un horizon de réflexion ou de rêve offert aux Franciliens et à l’opinion publique et de l’autre côté, un vrai bourbier politique et administratif où l’on se perd dans des enchevêtrements sans fin. Il est à la fois un mythe, une construction abstraite et en même temps une réalité très concrète. Cette double-nature pose plusieurs questions. Si le destin de la métropole parisienne ne peut en effet plus s’envisager à long terme sans gouvernance commune ou du moins concertée, à qui appartient le pouvoir d’en décider ? Face aux ambitions de l’État, qui historiquement a toujours joué un rôle de premier ordre dans le destin de sa capitale, la mairie de Paris oppose son droit à décider d’elle-même et les banlieues, qui se sont peu à peu forgé des identités propres, entendent ne pas s’en laisser compter. Difficile de concilier des points de vue souvent concurrents et parfois irréconciliables.

Un "Grand Paris" fantasmé par Le Corbusier (Plan Voisin en 1925). Heureusement que c'est resté une maquette, non ?

Un « Grand Paris » fantasmé par Le Corbusier (Plan Voisin en 1925). Heureusement que c’est resté une maquette, non ?

Les projets présentés en 2009 à la demande du Président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, par dix équipes d’architectes français et internationaux révèlent ces ambiguïtés, ces questions non résolues : à quelle échelle le Grand Paris doit-il se construire ? Quelles en sont les priorités ? Si Jean Nouvel, par exemple, préconise l’intervention des artistes dans toute l’agglomération, ce n’est pas seulement pour « faire beau », c’est surtout une façon de dire que le Grand Paris doit aussi se construire culturellement s’il veut exister. Paris ne s’est pas construite en un jour, le Grand Paris encore moins.

À lire :

Histoire du Grand Paris, de la Renaissance à la Révolution, de Robert Muchembled, (Perrin). Paris contemporain. De Haussmann à nos jours, une capitale à l’ère des métropoles, de Simon Texier (Parigramme).