Comment faire rire au cinéma ?

2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-BélierFévrier 2015

Tarte à la crème, burlesque, décalé… le cinéma a toujours fait rire. De Chaplin à Ben Stiller en passant par de Funès, Bourvil, Jim Carrey, les Monty Python, Audiard… l’évolution de la comédie au cinéma.

La comédie est un genre cinématographique qui fait partie des plus populaires depuis la naissance du cinéma, tous les commentateurs s’accordent pour dire que parmi la douzaine de films qu’ont présentés les frères Lumière le 28 décembre 1895 (date de la première projection publique et payante), L’arroseur arrosé, peut-être la seule comédie de ce programme inaugural, était le film le plus apprécié… Lumiere – L’Arroseur Arrose – 1895 C’est aussi un des premiers genres à avoir été totalement codifié, normalisé et même rationalisé aussi bien en France, berceau de l’industrialisation du cinéma, avec l’avènement de la première star du comique : Max Linder Un peu de Max Linder, qu’aux Etats-Unis, dès 1914, à la Keystone sous la baguette magique de Mack Sennett qui produira – entre autres – les 35 premiers films de Charles Spencer Chaplin, à découvrir ici en boxeur dans City Lights .

2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-Laurel_Hardyest cependant évident que le cinéma comique s’est immédiatement appuyé sur d’autres formes de spectacles qui utilisaient déjà les ressorts de la comédie de façon très élaborée. Il est même quasi-impossible de discerner toutes les influences qui ont œuvré à la mise en place de la comédie cinématographique. Tentons de faire une rapide et non-exhaustive généalogie de l’histoire de la comédie.

Tout d’abord, Aristote, peut-être un des premiers philosophes de l’art, sa Poétique est une des œuvres pionnières de l’esthétique, n’a pas su, ou voulu (trop subversif ?), définir la comédie dans cet ouvrage qui tente pourtant de mettre à nu toutes les composantes et paramètres de la tragédie, du drame, des iambes… D’ailleurs, Umberto Eco et Jean-Jacques Annaud dans Le nom de la Rose perpétuent le mystère autour « du livre perdu d’Aristote sur la comédie ».

Cette archéologie (dans le sens foucaldien) pourrait continuer avec l’artiste et les troupes itinérantes telles que les bonimenteurs, les saltimbanques et autres puis, évidemment, avec le 2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-de-funes-et-bourvil--Le-corniaudCirque et les multiples situations de comédie que l’on peut trouver dans les différents dispositifs qu’offre ce mode de spectacle qui remonte à l’Antiquité. Ou encore ave l’Italie et la mise en place de la Commedia dell’arte qui va systématiser la récurrence de plusieurs personnages (Arlequin, Colombine, Polichinelle, Scaramouche…) que l’on retrouve encore aujourd’hui sous forme d’archétypes dans nombre de comédies . Sans oublier les ressorts de la tragicomédie que l’on trouve chez les plus grands auteurs du XVIème au XVIIIème siècle et qui permettent d’entrer plus ouvertement dans la logique de critique sociale (de Shakespeare à Molière ou encore Beaumarchais et Marivaux). Nombre de sous-genres féconds hérités de ces exemples historiques, comme la satire, la parodie ou encore le détournement, fonctionnent fortement aujourd’hui au cinéma, à la télévision ou sur Internet.

C’est enfin au XIXéme siècle que la scène, ou plutôt les scènes vont permettre à la comédie de se rapprocher de ce que sera le cinéma à la fin du siècle. Le Music-Hall, le cabaret, l’opéra bouffe, l’opérette… vont être des interfaces d’expérimentations sensationnelles pour des artistes qui sauront, ou même parfois devront, faire le grand saut des planches vers l’écran. Cette fraternité entre le cinéma comique et la comédie théâtrale est originelle et elle deviendra même incestueuse à certains moments, les grands succès sur les planches auront leurs adaptations cinématographiques (de L’avare au Prénom en passant par Le Père Noël est une ordure ou encore Cuisine et dépendances) et réciproquement les succès cinématographiques auront droit à des adaptations théâtrales (les exemples sont plus rares et relèvent souvent de la comédie musicale avec Le roi lion, Fame, Le bal des vampires…). Depuis les années 50, et l’apparition de la télévision, une bonne partie des comiques utilisent ce media comme principal tremplin pour acquérir une première strate de célébrité qui est parfois confirmée sur les scènes et grands écrans, récemment Jamel Debbouze, Omar Sy ou encore Bruno Solo, Yvan Le Bolloc’h ou José Garcia en sont de bons exemples.

2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-fait-au-Bon-DieuLa comédie au cinéma est donc l’héritière d’une longue histoire qui mêle des éléments qui peuvent nous instruire sur nos sociétés, nos cultures et nos coutumes et en plus de façon universelle. Parce que le rire, à travers un certain nombre de ressort, est assez universellement partagé. Certaines comédies ont ainsi eu du succès dans le monde entier (notamment pendant la période muette). Et c’est sans doute en raison de ce caractère universel que Balzac a intitulé son œuvre romanesque La comédie humaine, comme si ce genre était l’un des plus pertinents pour esquisser l’humanité dans son ensemble, avec tous ses travers (cf. Les Aventures De Rabbi Jacob).

Le recours au gag, qui peut même être une blague connue de tous, est historiquement la première recette du rire cinématographique. De L’arroseur arrosé à Chaplin en passant par Max Linder, c’est le fil d’Ariane. On ne s’embarrasse guère ici de scénario, la situation et le gag qu’elle génère priment comme dans Le Grand Restaurant avec Louis de Funès. Finalement c’est le décor qui assure la continuité de “l’histoire” et qui est l’élément clef à tel point que, selon Buster Keaton, il fallait d’abord trouver le décor, puis trouver les gags pouvant s’intégrer dans ce décor et enfin élaborer un petit canevas dramatique. Aujourd’hui, il est clair qu’on fait l’inverse et qu’on ne peut plus se contenter d’un “chapelets de gags” pour faire rire, néanmoins le gag demeure un outil efficace. Parallèlement, avec notamment Laurel et Hardy ou Buster Keaton, naît la volonté farouche d’intégrer du nonsense (en anglais) dans le réel, comme avec le chevalier noir des Monty Python, 2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-city-lights-charlie-chaplin-14440701-1600-1213ou de faire interagir le quotidien et l’imaginaire. Cela se construit sur un rythme effréné et en obéissant à des codes qui se sont avérés payants : poursuites, batailles multiples et variées avec destruction du décor, ivresse et autres états seconds confrontés à l’ordre…

Le vecteur souffrance-jouissance est une autre clef intemporelle : plus le personnage souffre (comme dans le slapstick anglo-saxon, lui aussi issu de la comedia dell’arte, à découvrir ici dans sa version dessin animé avec Tex Avery), plus le spectateur rit. On pense à Buster Keaton encore mais aussi à Peter Sellers, Pierre Richard (par exemple dans Le grand blond) ou Ben Stiller comme dans cette fameuse scène de l’épilation dans 40 ans toujours puceau. Dès le début sont donc nés ces différents modes opératoires qui perdurent aujourd’hui et auquel on pourrait ajouter le duo (l’auguste et le clown blanc) à travers Laurel et Hardy, Steve Martin et Jerry Lewis, Louis de Funès et Bourvil ou même Kad Merad et Dany Boon dans Bienvenue chez les ch’tis. Et il y a aussi (surtout), bien sûr, le verbe, qui tout en contribuant sans doute à la plus grande importance du scénario, a permis de faire éclore de nouveaux talents que sont les dialoguistes tels que Michel Audiard, orfèvre en la matière et amateur de puzzle… Avec le texte, outre les jeux sur les accents (chez les Ch’tis mais déjà chez Pagnol), le cinéma peut élaborer une continuité narrative cohérente et précise pour arriver à un message, une critique ou encore la mise à plat d’un 2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-bienvenue-chez-les-chtiscliché. C’est que le miroir déformant de la réalité que représente la comédie cinématographique permet d’aborder des sujets graves avec une légèreté que d’autres genres cinématographiques ne peuvent s’autoriser. Ici on va pouvoir se moquer de l’autorité, du mariage, de la réussite sociale, d’un certain conformisme.

À lire :

Tati, deux temps, trois mouvements, de S. Goudet et M. Makeïeff, Naïve, livret de l’exposition à la Cinémathèque française. Le roi du comique, de M. Sennett, Points. Charlie Chaplin, de A. Bazin, Les Cahiers du cinéma.

À voir :

De nombreuses salles du Quartier Latin proposent régulièrement des rétrospectives des Marx Brothers, de P. Sellers… Sans aucune objectivité : les différents coffrets édités par MK2 sur Chaplin et Keaton. The party, de B. Edwards, avec P. Sellers (1968).

2015-02-Comment-faire-rire-au-cinéma-Intouchables