Chemins

©Philippe Matsas - Opale

©Philippe Matsas – Opale

 

 

 

 

 

 

PUDIQUE, REVEUR, SINUEUX, DOULOUREUX.

De : Michèle Lesbre

Éditions Sabine Wespieser 16€ 144 pages.

Un éclusier accueillant, un chien égaré et fidèle, des mariniers d’un autre temps, un père : voici quelques-uns des personnages que l’on rencontre avec la narratrice de Chemins, le dernier roman de Michèle Lesbre. On pourrait ajouter Martin, dont la narratrice a été amoureuse en secret ou ce couple d’amis qui lui prête une maison dans laquelle elle tarde à se rendre. Mais il faudrait alors parler des lieux, si importants dans ce roman et on n’a pas commencé de le présenter. Chemins entrecroise deux histoires : l’une authentique, met en scène la romancière et son père. Celui-ci arrive dans la maison qu’elle habite avec sa mère alors qu’elle a trois ou quatre ans. On est en 1942 ; il rentre du Liban où les soldats français faisaient la guerre ou ce qui y ressemblait. « Il tient beaucoup de place », écrit-elle de cet « étranger » de cet « envahisseur ».

Chemins est d’abord le chemin qu’elle fait, par la mémoire, vers cet homme qu’elle a peu connu. Il avait un charme certain, mais ses relations avec son épouse, la mère de l’auteur, étaient orageuses, faites de distance, de silence et de souffrance. Ils ne se comprenaient plus et tout ce qui unit un jour un couple avait disparu. De lui, la romancière se rappelle un livre qu’il aimait et qui contenait peut-être le mystère de son existence. Ce roman Les scènes de la vie de bohème paru en 1851, elle le voit entre les mains d’un inconnu, à la terrasse d’un café. Il servira dès lors de fil rouge, unissant des récits divers qui se mêlent, qui sont autant de chemins de papier. Le groupe d’amis qu’elle forme avec Martin, Pierre ou les autres rappelle celui du roman. Tous rêvent d’un autre monde, discutent de longues soirées, se disputent et se réconcilient. La narratrice qui se rend, lentement, vers la maison que ses amis lui ont prêtée, retrouve des instants passés, et vit, au fil du canal qu’elle longe, les éclats de souvenirs qui composent la mosaïque d’une existence. Michèle Lesbre conduit le lecteur de lieu en lieu, non loin des rives de Loire ou du côté de Poitiers où elle a passé son enfance. On se laisse mener dans cette France si douce et secrète, hors du temps, avec ses chambres d’hôtel au papier peint défraichi, ses bords de canal ombragé, ses jardins. Et puis revient ce père si seul que quelques pages rendent soudain vivant, ramènent à une existence qu’ils auraient pu connaître si un peu de bonheur avait éclairé les jours d’alors. Ne cherchez pas à tout saisir d’un seul coup : ce roman se rêve autant qu’il se lit et c’est tout son charme tenace.

Coup de cœur attribué par Norbert.

On a aussi aimé : Un vague sentiment de perte de Andrzej Stasiuk récit traduit du polonais par Margot Carlier Actes Sud 12 euros.

Ecrivain polonais, Stasiuk est d’abord un voyageur. Il quitte souvent sa région montagneuse des Beskides pour suivre la ligne des Carpates et trainer en Transylvanie, en Roumanie ou en Hongrie. Parfois il va jusqu’en Albanie. Rarement plus loin. Son terreau est l’Europe. Cela donne quelques récits mémorables, colorés, remplis d’odeurs et de rumeurs. On retiendra Dukla, Sur la route de Babadag, Taksim (qui n’a rien à voir avec la célèbre place stambouliote) et ce petit récit qui paraît. Il y est question d’une grand-mère, d’une vieille chienne, d’un ami écrivain, et surtout d’un quartier et du compagnon de bourlingue avec qui Stasiuk a tout appris et vécu. Avant qu’ils ne meurent, toutes et tous. Varsovie années soixante, ça peut être punk et il fallait avoir de la bouteille pour tenir le choc. C’était d’ailleurs le thème de Pourquoi je suis devenu écrivain, précédent récit de l’auteur et pendant de celui-ci, plus mélancolique. Il n’est jamais trop tard pour découvrir Stasiuk…et pour se plonger dans sa belle œuvre.