Diderot a-t-il encore quelque chose à nous dire ?

Janvier 20152015-01-Denis-Diderot

L’actualité de ce début d’année nous a donné envie de porter un coup de projecteur sur les Lumières. Nous avons choisi pour cela l’encyclopédiste Diderot, même si son apport ne s’est pas limité à cela, ce qui aurait été déjà énorme… En effet, le savoir et la raison, deux des mamelles de l’Encyclopédie, si l’on peut dire, nous paraissent plus que jamais nécessaires en ces temps où l’obscurantisme, les théories du complot et les dénis de réalité occupent de plus en plus d’espace. Ecrasé par la puissance pamphlétaire de Voltaire et la vision politique de Rousseau, Diderot semble se perdre dans une diversité superficielle d’œuvres : théâtre, conte érotique, dialogues, rien qui ne permette de saisir ce que pourrait être son système de pensée. Mais peut-être, le fait que ses idées soient insaisissables, qu’elles soient plus une invitation à penser qu’une série de thèses clairement déterminées, est-il le signe d’une modernité qui le rend d’autant plus important aujourd’hui ?

Dans la multitude des penseurs des Lumières françaises émergent trois figures majeures : Voltaire, Rousseau et Diderot. Mais ce dernier, même s’il est célébré comme maître d’œuvre de l’Encyclopédie, a plus une reconnaissance d’estime de la part du grand public qu’une véritable influence : écrasé par la puissance pamphlétaire de Voltaire et la vision politique de Rousseau, Diderot semble se perdre dans une diversité superficielle d’œuvres : théâtre, contes érotiques, dialogues, rien qui ne permette de saisir ce que pourrait être son système de pensée. Libertin, il semble plus être le symbole de son époque, un passage obligé des cours d’histoire, qu’un auteur gardant encore un intérêt. Peut-on alors saisir quelles sont les idées de Diderot ? Ou peut-être, le fait qu’elles soient insaisissables, qu’elles soient plus une invitation à penser qu’une série de thèses clairement déterminées, est-il le signe d’une modernité qui le rend d’autant plus important aujourd’hui ?

2015-01-Diderot-EncyclopédieL’identité professionnelle même de Diderot pose problème : il écrit beaucoup, dans tous les genres de l’écriture en prose : théâtre, conte, essai philosophique, roman… mais à chaque fois il s’amuse à aller à l’encontre des principales attentes liées à ces catégories : la pièce Le Fils naturel questionne ce qu’est la dramaturgie tout en la mettant en pratique, les essais sont des « dialogues », des « lettres » ou des « suppléments », Jacques le fataliste n’aboutit jamais, à force de digressions, au sujet du livre… Et quand il respecte à peu près les lois d’un genre, c’est tout simplement parce qu’il l’invente, comme la critique d’art dans ses Salons. S’il ne faut pas exagérer la particularité de Diderot au milieu d’un XVIIIème siècle friand de ce type de légèretés (Voltaire fait bien de la philosophie dans des contes), il est impossible de ne pas remarquer la ténacité avec laquelle Diderot refuse tout système de règles. Si l’Encyclopédie paraît être un projet éminemment normatif, on se rend compte que ses auteurs veulent à tout prix éviter la hiérarchie entre sujets nobles et secondaires, les techniques se voyant notamment offrir une place de choix dans ce recensement des savoirs humains.

Quelles questions posent cet éparpillement de l’œuvre de Diderot ? La première constatation est sa difficulté d’appréhension : sans système, sans même d’œuvre qui sortirait sans discussion du lot, il est impossible de dire quelle est la pensée de Diderot. Cela l’est d’autant plus qu’une bonne partie de ses textes n’ont été découverts que très tard, car par peur de la censure (lui qui a passé quelques semaines difficiles, enfermé dans le château de Vincennes), il a évité de publier ceux qui lui paraissaient les plus novateurs (et donc peut-être les plus intéressants). De plus la vente de sa bibliothèque à Catherine de Russie a conduit, faute d’une recension suffisante à sa mort, à l’oubli d’une bonne partie de ses œuvres. Le rêve de D’Alembert, par exemple, dialogue sans lequel on ne peut comprendre toute la profondeur et l’originalité de son matérialisme, n’a été publié qu’un demi-siècle après sa mort ! Bref, des causes tant circonstancielles que structurelles expliquent qu’on ne puisse pas facilement établir ce que pense Diderot.

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À Diderot et aux Encyclopédistes (Panthéon)

Or cela est tout sauf secondaire. S’il était d’abord un romancier, on pourrait ignorer ses théories. Mais chacun des chemins qu’il prend étant abandonné à mi-parcours, aucun ne peut être compris sans faire référence aux autres. La forme éparse de son œuvre est bien le signe du fond mouvant de ses idées. Il est critiqué à son époque pour son matérialisme, voire son athéisme. Cela n’est pas faux, mais c’est un matérialiste qui, loin de réduire la vie et la pensée à un mécanisme, affirme l’existence de la sensibilité au cœur même de la  matière la plus inerte. On le dit libertin, voire cynique ? Tout à fait, mais son questionnement moral trouve-t-il véritablement une réponse, lorsque les deux personnages du Neveu de Rameau ne sont que les deux faces difficilement conciliables de son rapport au monde ? Impossible de s’arrêter à une thèse dont on pourrait sans risque dire : voilà ce qu’affirme Diderot.

La réception de l’œuvre de Diderot a grandement pâti, au XIXème siècle, de ce refus obstiné de tout esprit de système. Mais c’est peut-être cela qui le rend paradoxalement intéressant, voire nécessaire aujourd’hui : la remise en cause de toute explication close de la réalité est au cœur de son travail, comme elle l’est de notre époque, échaudée par la faillite de certaines formes d’idéologies. Certes, Le contrat social de Rousseau est par exemple bien plus utile pour établir les principes d’une république que les textes politiques de Diderot, qu’on aurait d’ailleurs bien du mal à sélectionner, perdus dans ses Lettres ou dans l’Encyclopédie. Mais lorsque le problème n’est plus la fondation, mais la mobilité face aux changements, n’est-ce pas la pensée de Diderot qui nous parle le plus, lui qui annonçait à ses lecteurs : « Comme je me suis moins proposé de t’instruire que de t’exercer, il m’importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu’elles emploient toute ton attention ». L’éparpillement des textes rejoint donc celui de ses idées (lui qui les comparait dans Le Neveu de Rameau à ses « catins »), et cette adéquation forte de la forme et du fond montre à quel point l’apparence désorganisée de l’œuvre doit être, non pas dépassée, mais acceptée et affirmée pour comprendre tout ce que Diderot a encore à nous dire.

À lire :

Jacques le fataliste et Le rêve de D’Alembert, de Denis Diderot. Un roman et un dialogue peut-être moins célèbres que La religieuse ou Le neveu de Rameau, mais qui témoignent d’un point d’aboutissement à la fois stylistique (digressions, mises en abyme…) et théorique (morale libertine et matérialisme vitaliste) très avancé de la pensée de Diderot.
Diderot ou la matérialisme enchanté, d’Elisabeth de Fontenay. Une lecture vivante et personnelle de la pensée philosophique de Diderot.

Statue de Diderot à Langres

Statue de Diderot à Langres

À voir :

La religieuse, de Jacques Rivette. Une version sans doute plus profonde que celle qui est sortie récemment sur les écrans.

À visiter :

La ville de Langres. Certes, Diderot l’a quitté pour très peu y revenir par la suite, mais il est intéressant de prendre l’atmosphère (très fraîche, le plateau de Langres étant l’un des lieux les plus froids de France) de son enfance, et s’amuser de ce que son collège Jésuite porte maintenant le nom de ce méchant athée !