Comment est représenté le corps dans l’art ?

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L’homme de Vitruve (détail) de Léonard de Vinci (1492) – Gallerie dell’Academia (Venise)

Janvier 2015

En janvier, nous avons choisi Jeff Koons pour notre abonnement Immanquables (une entrée valable pour l’expo et les collections permanentes de Pompidou + un carnet souvenir + un magnet avec une citation de Camus sur l’art). Avoir choisi cette expo à grand succès pour nos abonné Immanquables nous a amené à nous questionner sur l’art. Nous avions commencé à le faire en décembre avec « L’art, ça commence où ? Ça finit quand ? ». Nous avons eu envie de poursuivre ce questionnement avec un thème majeur de l’histoire de l’art : le corps et sa représentation. Cet aperçu de l’évolution des représentations du corps dans l’art depuis l’Antiquité est également l’occasion de remettre en perspective les grands mouvements et évolutions artistiques. L’actualité de ce début d’année a tragiquement remis au centre des débats cette question.

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Fresque de la Villa des Mystères – Pompéi

La représentation du corps dans l’art est absolument essentielle – et en particulier dans la culture occidentale. En se représentant, l’homme affirme sa place dans le monde, et rivalise, en tant que créateur, avec la nature qui l’entoure. Représenter le corps humain fut d’abord, largement, une entreprise de conquête de l’homme sur l’univers qui l’environne. Au fil du temps, les artistes acquièrent une maîtrise technique qui va de pair avec une connaissance de l’anatomie humaine. Depuis quelques jours, la question de la représentation du corps au sein de l’Islam est brûlante d’actualité. Nous ne sommes pas spécialistes de la question et nous nous garderons donc bien d’y apporter toute interprétation ou avis. En revanche, nous avons identifié une contribution que nous trouvons digne d’intérêt et que nous vous proposons de découvrir ici.

Aux figures figées de l’art égyptien, destinées, avant tout, à être immédiatement compréhensibles pour le spectateur, et à conserver, sur terre, l’image d’un défunt, succèdent les corps plus déliés et plus naturalistes de l’art grec. C’est en Grèce en effet qu’a lieu la première « révolution » fondamentale dans la représentation de la figure humaine. Au lieu de se contenter de conventions formelles établies, l’artiste grec se sert de ses propres yeux. Il cherche à rendre compte du corps de l’homme tel qu’il le voit, dans la réalité. Il veut montrer ses muscles, sa structure osseuse, l’articulation de ses membres. Et en même temps, il garde toujours le souci d’une certaine idéalisation. Dans l’art romain, une étape est marquée vers davantage de réalisme : l’artiste va non seulement chercher la vraisemblance, mais encore la ressemblance, par exemple dans les portraits d’empereurs. Au Moyen Âge, la représentation du corps humain est intimement dépendante du Christianisme. Les corps représentés sont moins sensuels. Les artistes n’insistent plus sur la matérialité de la chair. On s’éloigne de la nature pour valoriser l’aspect spirituel. L’art est avant tout au service de la religion, il sert d’abord à enseigner : les formes représentées doivent donc être simples, lisibles.

David de Michel-Ange (1501-1504) – Galerie de l’Académie de Florence

Un nouveau chapitre s’ouvre à la Renaissance. C’est le moment où les artistes renouent avec l’Antiquité grecque. La perspective, l’anatomie, les proportions idéales, la représentation du corps en mouvement sont autant d’aspects qui fascinent des génies comme Léonard ou Michel-Ange. Ce n’est finalement qu’au XXe siècle que les grandes conquêtes de la Renaissance sont véritablement remises en cause. Des artistes tels que Picasso, Duchamp ou Matisse font évoluer la représentation du corps vers l’abstraction, vers la déconstruction des formes. Avec le « Body Art », c’est le corps de l’artiste qui se fait lui-même œuvre d’art. Aujourd’hui, l’ancien se mêle parfois au nouveau, comme pour nous rappeler la valeur éternelle des découvertes des Grecs…

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Body art

La figure humaine fut et demeure encore aujourd’hui, le lieu par excellence d’une condensation d’enjeux. Il ne faut pas attendre la publicité pour comprendre que la représentation du corps humain est avant tout affaire de manipulation et d’exploitation d’une image à des fins précises. A travers sa propre figuration, l’homme offre un portrait de lui-même qui révèle les préoccupations de la société dans laquelle il vit. Les figurations de l’homme dans l’art reflètent donc, dans une large mesure, les mœurs, la religion, la culture, d’une époque donnée. En outre, et cela dès l’Antiquité, les représentations artistiques du corps ont servi les grands de ce monde : les seigneurs font orner leurs palais de belles formes humaines, mais ils se font également portraiturer sous leurs plus beaux atours à des fins, politiques, de glorification personnelle. L’image du corps dans l’art exprime par ailleurs la quête d’une beauté parfaite, d’un idéal esthétique. Celui-ci ne se réduit néanmoins pas à un canon de beauté unique, mais varie au cours du temps et selon les lieux. La représentation du corps dans l’art nous renseigne ainsi sur l’évolution du goût. Loin de n’être que copié, le corps humain est avant tout inventé, construit par les artistes. Le corps figuré est toujours une fiction.

À lire :

Le nu, de Kenneth Clark, trad. Martine Laroche (Hachette). L’invention du corps. La représentation de l’homme du Moyen Âge à la fin du XIXe siècle, de Nadeije Laneyrie-Dagen (Flammarion). Histoire du corps, collectif (Seuil).