L’art, ça commence où ? Ça finit quand ?

Grotte de Lascaux (c) Ministère de la Culture - Médiathèque du Patrimoine

Grotte de Lascaux
(c) Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine

Décembre 2014

Avec Jeff Koons à Pompidou (depuis le 26 novembre) et après l’affaire du sapin-plug de la place Vendôme, prenons-le temps de lancer quelques pistes de réflexion sur un ton léger et original. L’art doit-il être beau ? On peut préférer voir de belles choses certes, mais est-ce pour autant la nature même de l’art ? Non, sans doute pas. Est-il donc plutôt fait pour choquer ? Non plus… Mais alors ? À nos yeux, il n’y pas vraiment de réponse à la question de ce qu’est l’art, de son début et de ses limites éventuelles et cela mérite d’ailleurs d’être développé…

Aujourd’hui, plus que jamais, il semble difficile d’enfermer l’art dans des frontières tant ses contours sont mouvants. L’art contemporain semble prendre un malin plaisir à repousser toujours plus loin les limites de ce qui entre dans le domaine de la création artistique et le grand artiste allemand Joseph Beuys (mort en 1986) aimait déjà à déclarer que “tout homme est un artiste”. De là à penser que tout, ou presque, est art, il n’y a qu’un pas à franchir, ce que n’hésitent pas à faire les starlettes de l’audiovisuel et les prétendants en tout genre à la célébrité.

Une femme ayant embrassé un tableau dans un musée durant l’été 2007 n’a pas eu peur de revendiquer son acte comme un geste artistique… et les galeries nationales du Grand Palais, à Paris, consacrèrent la même année une exposition à Walt Disney. En outre, le question de l’art est un éternel sujet de débats souvent passionnés. Il suffit de se rappeler « Jeff Koons à Versailles » ou il y a seulement quelques semaines l’affaire de la place Vendôme pour le constater. En effet, comme en attestent les proportions gigantesques prises par le sapin de Noël à l’étrange allure de « sex toy » de l’artiste Paul Mac Carthy, aussi bien physiquement sur la place que dans l’espace social, le champ médiatique de l’art ne cesse de s’étendre.

Tout le monde en a entendu parler, tout le monde en parle et à peu près tout le monde a un avis ; encore que cet avis ne soit pas toujours très assuré. L’art semble être partout. Une expansion spectaculaire, donc, mais qui s’accompagne en même temps en effet d’une volonté du public de distinguer clairement “ce qui est de l’art” de ce qui n’en est pas. Mais comment choisir, sur quels critères s’appuyer pour s’orienter dans cette jungle où il n’est pas toujours facile de trouver son chemin ?

Manuscrit du XVème - Evrard de Conty contemplant le ciel (c) BNF

Manuscrit du XVème – Evrard de Conty contemplant le ciel
(c) BNF

Les historiens ont montré que la naissance de l’artiste tel que nous le concevons aujourd’hui est en fait relativement récente : elle daterait de la Renaissance, période à laquelle les peintres commencent à signer leurs œuvres et à être reconnus pour leur talent individuel.  Au Moyen Âge, il existe évidemment de nombreux artistes mais ils restent souvent anonymes : le véritable auteur de l’œuvre est celui qui la commande et qui la finance (prince, évêque, etc.).  Mais il ne faut pas oublier que le statut de l’artiste change beaucoup en fonction des époques et des pays ; le musée du Quai Branly, à Paris, par exemple, consacré aux “Arts premiers”, ne montre pratiquement que des œuvres “anonymes”.

Seul, le critère du statut de l’artiste ne suffit donc pas à délimiter le champ de l’art. En fait, le grand historien d’art Francis Haskell a bien montré que chaque époque redéfinit sa propre géographie de l’art, privilégiant certaines périodes et en rejetant d’autres, portant au pinacle telle ou telle discipline pour en oublier une autre. La découverte et la reconnaissance de l’art préhistorique, par exemple, a été la grande affaire du XXème siècle et si un artiste comme Miquel Barceló n’hésite pas aujourd’hui à comparer les peintures de la Grotte Chauvet (Ardèche) à la chapelle Sixtine de Michel Ange, il faut y voir un trait propre à notre époque.

On peut donc également suivre les heurs et malheurs de différentes disciplines aux marges du “grand art” à travers le temps : la céramique, le design, l’ébénisterie, la joaillerie, mais aussi l’architecture, le cinéma, les “arts vivants”, etc. Ainsi, l’engouement que connaît actuellement la photographie n’a guère plus de quinze ans : auparavant, elle n’intéressait qu’un petit cercle d’initiés alors que le plus grand nombre la considérait avant tout comme une technique de reproduction. L’art est donc en perpétuel mouvement, non seulement dans ses formes, mais plus encore dans la façon dont on le regarde.

“C’est de l’art ou ce n’est pas de l’art ?” Les visiteurs qui s’aventurent aujourd’hui dans les galeries d’art contemporain, les musées ou les foires se posent souvent cette question, surtout devant des œuvres qui ont parfois de quoi décontenancer même les plus avertis. Mais sur quoi,

Fontaine de Marcel Duchamp (c) Centre Pompidou (c) Succession Marcel Duchamp ADAGP

Fontaine de Marcel Duchamp
(c) Centre Pompidou (c) Succession Marcel Duchamp ADAGP

au juste, s’appuie cette distinction ? A-t-on une idée arrêtée et précise de ce qui entre dans le domaine de l’art, ou a-t-on tendance à en exclure ce qui ne nous plaît pas ou que nous ne comprenons pas ? Est-ce parce qu’une démarche artistique ne rencontre pas notre sensibilité, notre expérience, que nous devons la disqualifier et lui refuser un statut artistique ? Et si, dans la continuité de ce que disait Duchamp, “ce sont les regardeurs qui font les tableaux”, il appartenait à chacun, finalement, de définir pour lui-même les limites de l’art ? Il y a bien sûr un cadre qui existe, fait d’institutions, de codes, de valeurs, mais personne n’empêchera l’amoureux de la dentelle, des santons en terre cuite, de la corrida ou des compositions florales de considérer sa passion comme un art.

Toute la difficulté, mais aussi tout l’intérêt, résident d’ailleurs dans cette liberté et dans cette absence de grille de lecture unique ou d’inventaire exhaustif de ce qui est de l’art ou de ce qui ne l’est pas. Et les artistes, eux, sont les premiers à plaider pour cette liberté : ils proposent, le public dispose, libre d’aimer ou de ne pas aimer, d’adhérer ou de passer son chemin, mais en faisant preuve de tolérance et de respect. “La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres” dit la maxime, et pourquoi ne pas l’appliquer à l’art ?

À lire :

Histoire de l’art, d’Ernst Gombrich, Phaidon. De Lascaux à Mondrian, une synthèse claire, abordable par tous les publics, de l’épopée artistique de l’humanité. L’Art contemporain : mode d’emploi, d’Élisabeth Couturier, Filipacchi. Un guide pour y voir plus clair dans l’art contemporain. Lire la peinture – tomes 1 et 2, de Nadeije Laneyrie Dagen, Larousse. Des clefs pour aider à décrypter et à comprendre et pour aller au-delà du sentiment ressenti quand on visite une exposition.

À voir :

Jeff Koons, Centre Pompidou, du 26 novembre au 27 avril, de 11h à 21h et nocturne jusqu’à 23h les jeudis, vendredis et samedis (entrées jusqu’à 22h).

Sur le net :

Un module de e-learning, produit par nos partenaires culture&sens et Smart Canal. D’une vingtaine de minutes, avec un ton un poil trop sérieux mais vraiment très intéressant (http://previews.smartcanal.com/bs_CULTURE_ET_SENS/bs009/def/cliquez_ici.html#).

Détail de la Chapelle Sixtine par Daniel - Michel Ange (1508-1512) - Vatican - (c) Archives Alinari Florence

Détail de la Chapelle Sixtine par Daniel – Michel Ange (1508-1512) – Vatican – (c) Archives Alinari Florence