Camille Claudel

2014-12-Camille_Claudel-GRAND-WEBDécembre 2014

Le 8 décembre, on célèbrera le 150ème anniversaire de naissance de Camille Claudel. Portrait de cette figure emblématique de l’art au féminin.

Qui est celle qui apparaît aux yeux de certains comme une intouchable icône et martyre d’un certain féminisme ? Peut-on tempérer cette vision et oser interroger le mythe ?

Il semble que l’on découvre et redécouvre régulièrement Camille Claudel, muse d’Auguste Rodin et artiste maudite, sculptrice de génie ayant tristement fini ses jours à l’asile de Montfavet (Vaucluse) dans l’indifférence générale… Camille Claudel, une inconnue ? Pas vraiment, au moins depuis le film à succès de Bruno Nuytten, en 1988, où Gérard Depardieu incarnait Rodin et Isabelle Adjani Camille Claudel. Rarement d’aileurs une actrice et le personnage qu’elle incarne ont connu une telle fusion, au point que l’on associe encore aujourd’hui les traits de l’une à l’autre et aussi la démesure, le talent, la folie. Camille Claudel ne serait sans doute pas le mythe qu’elle est devenue s’il n’y avait pas eu Adjani… et réciproquement.

Une femme, donc, dévorée par sa passion pour la sculpture, malmenée par son entourage, écrasée par celui qui fut son Pygmalion pour finalement sombrer dans une longue descente aux Enfers. Triste histoire, romantique à souhait, qui rappelle la difficile condition des femmes artistes à la fin du XIXe siècle et incarne une double malédiction : celle d’être femme et celle d’être artiste.

Aînée d’une famille bourgeoise de trois enfants, Camille Claudel naquit, le 8 décembre 1864, dans un village près de Soissons. Dès l’enfance, la vocation est là. Elle pétrit la glaise et peint de nombreux portraits, encouragée en cela par un père bienveillant ; la maman étant de son côté nettement plus froide, voire indifférente. C’est que beaucoup plus à cheval sur les convenances et sur le «qu’en-dira-t-on», elle n’est pas très à l’aise, c’est le moins que l’on puisse dire, avec l’idée d’avoir une fille artiste et qui plus est au caractère aussi imprévisible et excentrique.

La première rencontre avec Rodin, en 1882, fut éminemment artistique et professionnelle, mais très vite la séduction opéra malgré la différence d’âge ; le sculpteur étant de 23 ans son aîné. La même passion exigeante et dévorante, mais aussi exclusive, de leur métier contribue à les unir. Collaboratrice, maîtresse et muse, Camille Claudel est tout à la fois. Auprès du maître, elle acquit le sens de l’observation, développa son intuition déjà profonde du modelé, comprit l’importance de l’expression et du caractère et se familiarisa avec la fameuse théorie des profils chère à Rodin et héritée des anciens. Tout en travaillant aux grandes commandes de Rodin, elle poursuivait sa création personnelle, que le maître soutenait et tentait de faire connaître. Rodin disait ainsi : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle ». Pour son premier grand projet, la jeune artiste choisit de célébrer, en une œuvre ambitieuse, le triomphe de l’amour. Le groupe de Sakountala, plein d’intensité et d’émotion, constitue une merveille de tendresse et de sensualité pudique.

Au sein de cette relation professionnelle et personnelle d’une exceptionnelle unité, Camille Claudel espérait avoir trouvé l’homme capable de la soutenir et de calmer ses inquiétudes. Pour autant, jamais Rodin ne se résigna à quitter sa compagne des mauvais jours. Alors s’esquissa pour la jeune artiste, la descente aux enfers dont on connaît l’issue tragique. Elle souhaita à jamais s’émanciper de la tutelle de son maître et amant, désormais trop encombrante, en recherchant toujours plus de reconnaissance. Progressivement, elle s’isola. Progressivement, elle s’éloigna jusqu’à rompre avec le sculpteur en 1892, pour se consacrer exclusivement à sa carrière. À l’apogée de son art, elle affirma une nouvelle fois son originalité en réalisant dans la veine de l’Art nouveau La Vague, sous l’influence directe d’Hokusai et du japonisme ; Hokusai dont on vous parle d’ailleurs plus loin, dans la rubrique coup de cœur.

Malgré les troubles qui commençaient à se manifester, Camille Claudel poursuivit son œuvre et exposa jusqu’en 1905. Mais, celle qui avait fait de sa vie un combat accumulait désormais les difficultés matérielles. Une persécution latente lui éprouvait les nerfs. Elle avait dépassé la quarantaine et de sa légendaire beauté il ne restait plus rien. Dans son irrémédiable démence, sa rancune envers Rodin s’envenimait toujours davantage. Elle détruisait plus qu’elle ne créait, les sujets s’épuisaient, la laissant dans l’incapacité de se renouveler.

Une semaine après la mort de son père, elle fut internée, à la demande de sa famille, le 10 mars 1913, à Ville-Évrard, puis à l’asile de Montdevergues, près d’Avignon, cessant définitivement de sculpter. Tout au long ses trente années d’internement, elle continua à exprimer, dans ses lettres, une paranoïa de plus en plus délirante à l’égard de Rodin, qui aurait été le grand manipulateur responsable de sa déchéance, complotant pour la maintenir emprisonnée. Elle s’éteignit dans la solitude, à l’âge de 79 ans, le 19 octobre 1943.

L'âge mûr1893-1899 Musée d'Orsay (c)-RMN-Grand-Palais-(musée d'Orsay) /Thierry Ollivier

L’âge mûr1893-1899 Musée d’Orsay
(c)-RMN-Grand-Palais-(musée d’Orsay) /Thierry Ollivier

On peut regretter cette manie qu’ont certains, sans doute subjugués par le destin tragique de Camille Claudel, d’opposer systématiquement les deux artistes, en faisant de leur championne une sorte d’idole devant laquelle il n’est que de s’incliner et de jouer encore et encore la carte de la victime.

Il ne s’agit bien sûr pas de nier pour autant le talent propre de Camille Claudel, qu’elle revendiquait d’ailleurs déjà elle-même haut et fort, surtout après sa rupture définitive avec Rodin ; et ses premières rétrospectives le montreront : celles de 1905 et 1908, montées par son éditeur et marchand, Eugène Blot, puis celle de 1934, montée par l’Association des femmes artistes modernes. Surtout, huit ans après la mort de Camille, en 1951, une grande rétrospective au musée Rodin entendait déjà, comme une revanche, l’affranchir du maître tyrannique. Paul Claudel, le dralaturge, poète, essayiste et dipolmate frère de l’artiste, décrivait dans le catalogue la liaison Rodin-Claudel comme une « lamentable histoire » et concluait déjà, sans appel : « L’enseignement précieux de Rodin ne fit que l’élever à ce qu’elle savait et lui révéler sa propre originalité. » Les années 1980 ont même été celles d’une réhabilitation passionnée avec publications, expositions, et reconnaissance auprès du grand public.

Ce qui agace, dans le discours de ceux qui cherchent à les opposer, c’est son côté factice et schizophrénique. Factice, parce qu’il est sans doute vain de tenter à l’infini de séparer deux artistes qui s’aimèrent, s’influencèrent mutuellement, travaillèrent ensemble. Isoler une individualité artistique à tout prix ne correspond que partiellement à la réalité d’une époque où l’on travaillait en atelier, où il était souvent difficile de distinguer l’apport du maître de celui de ses élèves.

Envisager la création artistique comme un acte purement individuel tient, dans ce cas, de l’anachronisme, voire du contresens. Schizophrénique, parce que l’on ne peut pas indéfiniment dénoncer une légende, la douloureuse vie de Camille Claudel occulterait son œuvre, et en faire en même temps son principal étendard. « L’œuvre de ma sœur, ce qui lui donne son intérêt unique, c’est que tout entière, elle est l’histoire de sa vie » écrivait encore Paul Claudel.

On peut mesurer le chemin parcouru en un siècle par les artistes femmes, reconnaître que malgré cela, leur place reste moins facile que celle des hommes, notamment sur le marché de l’art. Mais on peut aussi se dire que le syndrôme Camille Claudel a vécu, et que l’on aimerait découvrir ses contemporaines, qui n’étaient ni Claudel, ni Rodin et ne sont jamais sorties de l’ombre. Sur les 231 sculptrices recensées à Paris à son époque, Camille Claudel est la seule présentée au Musée d’Orsay et on ne compte plus le nombre de collèges, lycées et rues qui portent son nom. Assez, donc, et place à celles que la légende n’a pas auréolées de gloire médiatique et que l’on rencontre avec bonheur dans le beau livre de Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici, Femmes artistes, artistes femmes, (Paris, Hazan), indispensable pour comprendre comment l’art se conjugue au féminin.

À visiter :

Musée Rodin, pour sa belle salle Camille Claudel (et oserons-nous le dire ici ? Allez, on ose. Que les idolâtres de Camille Claudel nous excusent. Le Musée Rodin vaut « aussi » pour toutes les œuvres de Rodin). Le futur musée de Nogent sur Seine, consacré à Camille Claudel, il devrait ouvrir prochainement.

À voir :

Camille Claudel, de Bruno Nuyten, avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu. Camille Claudel 1915, de Bruno Dumont, avec Juliette Binoche et Jean-Luc Vincent.

À lire :

Femmes artistes, artistes femmes, de Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici (Hazan). Camille Claudel, de Reine-Marie Paris, petite nièce de Camille Claudel (Découverte, Gallimard). Camille Claudel, Auguste Rodin, de Bernard Lehembre (Acropole).