Le XXème siècle est-il terminé ?

XX-twin-towers-WEBNovembre 2014

Après l’effondrement du bloc communiste, certains ont clamé que c’était la fin de l’histoire. Comme on pouvait s’y attendre, ils ont eu tort. Prenons un peu de recul. Le 11 septembre 2001 a-t-il mis fin au XXème siècle ? Si, oui, sur quel plan (international, culturel, politique, religieux…économique) ? La fin du XXème siècle rime-t-elle avec la fin du monde bipolaire né de l’après-guerre ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un siècle ?

Presque quinze ans après Ground Zero, peut-on effectivement estimer que le vingtième siècle est bien terminé ? Au-delà de l’évidence des dates et de la coïncidence du calendrier, que signifie pour notre monde contemporain la nécessité de vivre le démarrage d’un nouveau « siècle », et symétriquement, de mettre à distance le « siècle » précédent ? Au-delà de ces considérations sur le passé et le présent, que signifie le mot, sinon la notion même, de siècle ?

La destruction du World Trade Center de New York et les attentats du 11 septembre 2001 semblent avoir scellés une ère d’illusions, par le déchaînement d’une violence soudaine au cœur d’une capitale du monde jamais menacée jusque-là par la Guerre ou la destruction. Hasard du calendrier ou conjonction nécessaire des temporalités ? À quelques mois près du passage au « millénaire », l’année même du changement de siècle, un évènement, sinon mondial, du moins immédiatement mondialisé, s’offrait à la contemplation universelle de téléspectateurs d’autant plus médusés que tout semblait avoir été calculé pour qu’il le soit.

Le fait est célèbre : un avion, puis l’autre – fin de matinée à New York, fin d’après-midi en Europe. Bref, un acte criminel à la mesure et au service de l’instrument médiatique planétaire. La télévision, l’avion et la tour, mutuellement détruits l’un par l’autre : un brutal raccourci, une véritable syncope, de trois symboles de la modernité technologique du vingtième siècle. Par-delà les stupeurs de l’évènement, les interprétations les plus définitives n’ont cessé de fleurir : voilà donc le signe apocalyptique attendu, pour les observateurs les plus mystiques, voici enfin la preuve de la fin d’un cycle géopolitique bipolaire initié par la Seconde Guerre mondiale pour les plus rationnels.

XX-Guerre-froide-WEBLe consensus journalistique ne fut pas long à se faire, en évoquant la portée symbolique de l’évènement : le « siècle des violences » était bien désormais terminé. Tout semble en effet faire système : dix ans après la chute officielle de l’URSS en 1991, l’ordre bipolaire et géopolitique du monde était décidément périmé. Le terrorisme « islamique » apparut alors comme le visage invisible mais omniprésent d’une menace sur le monde libre.

Au regard de l’attitude envahissante, ces derniers mois, de la Russie poutinienne vis à vis de ses anciennes Républiques sœurs de feu l’URSS, et de ses positions dans le concert des nations, on pourrait penser que le monde bipolaire est de retour. Mais ce serait sans doute une erreur, l’histoire ne repassant pas les plats. La Guerre Froide est bel et bien finie. Il se trouve simplement que des cendres de l’URSS a émergé une grande puissance, la Russie, qui a repris un certain nombre de ses codes et qui se positionne clairement comme un des pôles de pouvoir dans le monde multipolaire d’aujourd’hui.

Vu des États-Unis le manichéisme installé par les attentats du 11 septembre et opposant schématiquement les forces du bien et celles du mal semblait se substituer à un autre, celui de la Guerre Froide. Alors que le communisme avait cessé de faire réellement peur dix ans avant sa chute, depuis le fameux bluff de Ronald Reagan autour du programme « Guerre des Étoiles », le spectre d’un ennemi invisible, à la limite du complot international, semblait surtout être adapté à de nouvelles phobies, indirectement liées à la porosité d’un monde gouverné par l’Internet. La guerre d’Irak, conséquence indirecte des attentats de septembre 2001, acheva de brouiller les cartes, et peut-être même le sens du temps : alimentée par la fiction de « l’arme de destruction massive », lointain fantôme de la « peur nucléaire » des années 1960, le mirage de cette guerre, transformée par la propagande en Croisade, marque de ce fait une sorte de bégaiement de l’histoire du vingtième siècle, et le besoin de s’inventer un adversaire à sa taille pour pouvoir se vivre en Grande puissance, autant que l’avènement d’une nouvelle « ère ».

L’équilibre de la terreur nucléaire - le «bras de fer» entre N. Khrouchtchev et J-F. Kennedy, le doigt sur le bouton Caricature de Leslie Gilbert Illingworth dans le Daily Mail du 29 octobre 1962

L’équilibre de la terreur nucléaire Le «bras de fer» entre Khrouchtchev et Kennedy, le doigt sur le bouton. Caricature de Leslie Gilbert Illingworth dans le Daily Mail du 29 octobre 1962

Force est de constater en effet que les années 2000 sont surtout l’accélération d’une logique internationale qui a démarré trente ans plus tôt, avec la crise pétrolière de 1973 (année d’un autre 11 septembre par ailleurs, avec la chute programmée par Washington, de Salvador Allende au Chili, évènement en apparence local, quoique directement lié au contrôle états-unien de l’Amérique du Sud) une sorte de guerre énergétique souterraine, à peine masquée depuis par l’impératif écologique. Le vingtième siècle avait démarré tardivement en 1914, voire en 1918, à l’issue de la Première Guerre mondiale, ainsi que les manuels scolaires ne cessent de l’affirmer ; se serait-il en fait terminé dès le milieu des années 1970 ? Ce siècle n’aurait-il duré qu’une cinquantaine d’années ?

Ces considérations et ces hésitations quant aux frontières entre passé et présent permettent de poser la question de la manière dont nous nous représentons, « en temps réel », les cycles et les périodes. À ce propos le mot même de « siècle », à l’inverse du Century anglo-saxon ou du Jarhundert allemand, n’a rien à voir dans son étymologie avec une évaluation objective du temps. Bien au contraire, le terme désigne, selon une tradition latine et chrétienne, une notion religieuse. Il est synonyme, non seulement de « contemporanéité », mais surtout de « terrestre » par opposition à « céleste ». Il reste quelque chose de cette signification fondamentalement spirituelle dans l’expression « vivre dans le siècle » (par opposition à vivre selon une règle). Si la notion est désormais « sécularisée », c’est-à-dire « laïcisée » en quelque sorte, elle reste un instrument plastique, qui permet à l’inconscient collectif de se positionner progressivement dans le temps, afin de lui donner un « sens ».

XX Première GMAinsi qu’en témoigne l’expression « auto-réalisatrice » d’ambiance « fin de siècle », il ne s’agit que d’une simple convention, tributaire du découpage arbitraire qui découpe le temps en décennies, puis en « centuries ». Bref, un artifice ou mieux un bricolage de la pensée qui rassure face aux changements irrémédiables du « temps qui passe » et plus encore face à l’incertitude des « temps qui viennent ».

 

 

À lire :

Quelle géopolitique au XXIème siècle ?, de Gérard Dussouy (Édition Complexe). Du 11 septembre à la riposte Les débuts d’une nouvelle guerre médiatique, Marc Lits (Boeck & Larcier). Trahir le temps (histoire), de Daniel Milo, sur la notion de siècle (en poche). J’ai vu finir le monde ancien, d’Alexandre Adler (Grasset), sur le basculement d’un monde à l’autre que représentent les attentats du 11 septembre. Le califat du sang, d’Alexandre Adler (Grasset). Les relations internationales depuis 1945, de Maurice Vaïsse (Armand Colin). Le grand livre de la géopolitique, de Pascale Boniface (Eyrolles). Atlas géopolitique mondial, collectif (Argos). Civilisations, Niall Ferguson (Saint-Simon).

À voir :

11’09’’01, séquence de 11 courts métrages de 11 minutes chacun réalisés indépendamment et librement par 11 réalisateurs de 11 nationalités différentes. Zero dark thirty, film de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke et Joel Edgerton, sur la traque de Ben Laden.