Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

(c) Catherine Hélie Gallimard

(c) Catherine Hélie Gallimard

SOLITUDE, SOUVENIR, ENFANCE, PARIS

de : Patrick Modiano

Gallimard

« Bizarre ». Un adjectif que Patrick Modiano utilise très souvent à l’oral. On le sait timide devant des micros et caméras. Normal : il écrit juste et précis, cherchant en peu de mots à susciter l’émotion. Pour la première fois, son long titre contient un verbe. C’est une recommandation énigmatique, dont on ne sait, au début, par qui elle est faite, pour qui et pourquoi. On l’apprendra vers la fin du roman, une fois que l’intrigue aura basculé. En clair bien après que le personnage principal, Jean Daragane, s’est reconnu, enfant, sur un photomaton. Tout commence par un « Presque rien ». Un téléphone ne cesse de sonner. On est en septembre, il fait anormalement chaud. Quand la « piqûre d’insecte » se fait plus vive, le héros répond. Un inconnu, Ottoloni, lui apprend qu’il a retrouvé son carnet d’adresses. Il a des allures de maître-chanteur, évoque une recherche sur un certain Torstel, dont le nom figure dans le carnet. Ottoloni et sa compagne, Chantal Grippay harcèlent insidieusement Daragane, bientôt happé, ramené à son enfance. Il emprunte beaucoup à l’auteur, avec un soupçon d’autodérision assez réjouissant, qui s’amuse aussi avec les indices d’un monde passé, son univers. Tout le contraire de ce téléphone mobile ou d’internet dont on ne sait vraiment se servir. Comme souvent, il vaut mieux se servir des fiches de police, prendre appui sur une mémoire, même défaillante, pour retrouver ce que l’on cherche, si toutefois on le cherche vraiment. Rien de moins sûr, se rappeler, chez Modiano est un besoin irrépressible et une souffrance : les noms, les souvenirs, portent en eux des douleurs, des absences. Retrouver une part du Temps perdu est au cœur de l’œuvre de Modiano, lui donne sa dimension sensible, et poétique. C’est justement ce qu’a perçu le jury Nobel. Ce n’est pas si bizarre.

Coup de cœur attribué par Norbert.