Théophile Gautier

2014-11-Théophil_Gautier_1856_Nadar-webNovembre 2014

Nos abonnés Club se sont  rendus le 9 novembre au Théâtre Le Ranelagh pour une soirée Club autour de la pièce Regardez mais ne touchez pas dont l’auteur est Théophile Gautier.

Homme de lettres français insuffisamment reconnu, Théophile Gautier n’est pas seulement le père du Capitaine Fracasse. Il a légué bien plus à la culture française. Portrait.

 

Théophile Gautier (1811-1872) n’était pas du genre à se livrer et à se raconter. Les sources biographiques directes sont donc rares. Il n’aimait d’ailleurs pas tellement l’exercice qui consistait à parler de soi. La preuve en est ce qu’il écrivit à ce sujet en une des rares occasions où il le fit : « J’ai accepté un peu étourdiment, je m’en aperçois en prenant la plume, d’écrire les quelques lignes qui doivent accompagner mon portrait (…). Au premier coup d’œil cela semble bien simple de rédiger des notes sur sa propre vie. On est, on le croit du moins, à la source des renseignements (…). « Connais-toi toi-même » est un bon conseil philosophique, mais plus difficile à suivre qu’on ne pense, et je découvre à mon embarras que je ne suis pas aussi informé sur mon propre compte que je ne l’imaginais. Le visage qu’on regarde le moins est son visage à soi. ».  Heureusement, par la profusion de sa production littéraire et de ses écrits, on dispose de nombreux éléments d’information et de compréhension.

Longue fut la remontée de Théophile Gautier dans le panthéon de la littérature française.  À la façon d’Émile Faguet, on a longtemps considéré que c’est un écrivain qui « est entré en littérature sans avoir rien à nous dire ». Pour bien parler de Gautier il faut régler leurs comptes aux nombreux clichés qui perdurent. On lui prête une soi-disant froideur parnassienne, en référence au Parnasse, mouvement qui valorisait l’art poétique par la retenue, lui que l’on surnomma le « daguerréotype-littéraire », descripteur hors pair dont l’exactitude n’aurait eu d’égal que le défaut d’âme et d’idées. Il a énormément travaillé pour la presse, il aurait donc fait preuve de servilité journalistique. Il se serait affilié au Second Empire après le combat flamboyant d’Hernani, dont il fut le capitaine magnifique aux cheveux longs et au gilet rouge, le 24 février 1830. Enfin, son œuvre narrative se réduirait à deux récits, Le Roman de la Momie et Le Capitaine Fracasse, et de l’œuvre poétique au seul recueil d’Émaux et Camées

Chevauchée de la postérité

Chevauchée de la postérité

Les spécialistes de Gautier ont calculé que ses critiques d’art et ses critiques dramatiques représentent «en volume» près des trois quarts de sa production littéraire. Elles ont donc largement mobilisé la plume d’un familier des salons et des théâtres qui, de 1830 à 1872, a laissé aux historiens futurs de la scène et des beaux-arts un témoignage irremplaçable, dont on commence seulement à découvrir tout le prix. Baudelaire, qui dans sa dédicace des Fleurs du Mal rendait hommage au poète « impeccable », ne s’était pas trompé, mais à vrai dire c’est davantage à l’auteur de La Comédie de la mort, un volume poétique magnifique de 1839, dans lequel poussent déjà les fleurs nauséabondes de la décadence, qu’il devait songer.

Revenons sur la fameuse bataille d’Hernani (1830), nouvel épisode de la Querelle des Anciens et des Modernes, et dont la reconstitution épique, par ceux qui y prirent part, en fait l’acte fondateur du romantisme en France.  C’est ainsi que Théophile Gautier la raconte ; « Je reçus un de ces billets rouges marqués avec une griffe de la fière devise espagnole hierro (fer). On pensait que la représentation serait tumultueuse, et il fallait des jeunes gens enthousiastes pour soutenir la pièce. Les haines entre classiques et romantiques étaient vives (…). Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents, éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l’admiration frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres ! (…) À dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j’obtins le commandement d’une petite escouade à qui je distribuais des billets rouges. On a dit et imprimé qu’aux batailles d’Hernani j’assommais les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n’était pas l’envie qui me manquait, mais les poings. J’avais dix-huit ans à peine, j’étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis, toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous écrivions sur les murailles : « Vive Victor Hugo! » pour propager sa gloire ».

Théophile Gautier s’illustra particulièrement dans cette bataille à tel point que sur une caricature de l’époque représentant l’armée romantique, il est, moustachu et chapeauté, en deuxième position juste derrière Hugo. Pour mémoire, Hernani est le titre d’une pièce de Victor Hugo qui devint un véritable manifeste dans l’affrontement que se livrait les classiques et les romantiques, l’affrontement se situant aussi sur le terrain générationnel. C’est bien à une révolution qu’en appelait la jeune génération emmenée par Hugo, Gautier, Nerval, Berlioz… : « le goût en France attend son 14 juillet ». Comme on l’imagine, cette révolution esthétique ne pouvait se faire sans incidences politiques. Hugo clame d’ailleurs à la tête de ses «troupes» avant la première d’Hernani : « La bataille qui va s’engager à Hernani est celle des idées, celle du progrès. C’est une lutte en commun. Nous allons combattre cette vieille littérature crénelée, verrouillée […] Ce siège est la lutte de l’ancien monde et du nouveau monde, nous sommes tous du monde nouveau. ».

Portrait de Théophile Gautier, 1839 huile sur toile par Auguste de Chatillon (1808-81) Musée de la Vie Romantique, Paris.

Portrait de Théophile Gautier, 1839 huile sur toile par Auguste de Chatillon (1808-81)
Musée de la Vie Romantique, Paris.

En prenant de l’âge, Gautier se prit de passion pour le sport, l’activité gymnastique comme il le dit. Cela avait commencé par la natation du temps où il était collégien. Mais, sans doute pour tenir les cadences haletantes de la presse (critique, feuilleton dramatique…) il plongea dans le sport. L’enfant « malingre et olivâtre » et l’adolescent « frêle et délicat » changea de morphologie : « Mon physique s’était beaucoup modifié, à la suite d’exercices gymnastiques. De délicat j’étais devenu très vigoureux. J’admirais les athlètes et les boxeurs par-dessus tous les mortels. (…) Je donnai même à l’ouverture du Château-Rouge, sur une tête de Turc toute neuve, le coup de poing de cinq cent trente-deux livres devenu historique; c’est l’acte de ma vie dont je suis le plus fier. ».

Gautier fut aussi un arpenteur avide du monde. Il admira l’Espagne, l’Algérie, la Turquie, l’Italie, parcourut la Suisse et ses montagnes, mais éprouva aussi les beautés de l’Allemagne, les curiosités de l’Angleterre, de la Belgique, qu’il parcourut avec l’un de ses amis les plus chers, Nerval, goûta la blancheur des neiges russes… Il dit d’ailleurs : « Si j’avais eu de la fortune, j’aurais vécu toujours errant. J’ai une facilité admirable à me plier sans effort à la vie des différents peuples. Je suis Russe en Russie, Turc en Turquie, Espagnol en Espagne (…) ».

Ce portrait est l’occasion de rendre hommage à un écrivain et à un critique reconnus, mais dont on ne finit pas de mesurer l’importance en son temps et l’influence qu’il exerça sur ses contemporains, et sur les générations qui ont suivi (Henry James, Oscar Wilde, Péladan, Gourmont, etc.). Gautier qui admira Hugo et Musset ne resta pas dans leur ombre, il suivit sa propre voie avec constance faisant de son œuvre comme un tout.

En 1835, son premier roman, Mademoiselle de Maupin, qui fustigeait le bourgeois et son culte bête de l’utile, fit date dans la bataille romantique. Trente-sept ans plus tard, la mort saisit Gautier alors qu’il écrit l’Histoire du romantisme, en plein récit de la bataille d’Hernani. Il y raconte d’ailleurs avec délice l’épouvante dans les yeux du tailleur auquel il confie un morceau de satin rouge en vue de lui confectionner le fameux gilet de la même couleur qu’il portera le soir de la première d’Hernani.

 

La passion de l’art fut la grande affaire de la vie de celui qui écrivit en préface à Mademoiselle de Maupin : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. ». Ardent défenseur d’une esthétique nouvelle et de l’idée que l’art se suffit à lui-même (l’art pour l’art), il n’eut finalement que faiblement la fibre politique, lui qui avait traversé quatre régimes (la Monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire, la IIIème République). Il ne revendiqua sans doute d’autre religion que celle de l’« Art », jugeant que seule une belle idée pouvait modeler, de l’intérieur, une belle forme. C’est en vertu de cette approche néoplatonicienne du réel qu’on ne saurait le limiter à la superficialité d’un homme sans idée, dont la vie fut jalonnée de combats passionnés non seulement pour les grandes figures dont il peupla son panthéon personnel : Hugo, Delacroix, Ingres, Shakespeare… ; mais aussi pour les poètes mineurs dont le souci détermine une approche originale et nouvelle de l’histoire littéraire. Car Théophile Gautier fut aussi l’auteur des Grotesques (1844), c’est-à-dire l’exhumateur d’écrivains dits secondaires injustement enfouis par les jugements hâtifs de la postérité sous la terre des grands monuments officiels de l’histoire littéraire, et qu’en bon archéologue il entreprit de déterrer.

À voir :

Regardez mais ne touchez pas, pièce de Théophile Gautier, mise en scène Jean-Claude Penchenat, au théâtre Le Ranelagh Jusqu’au 4 janvier 2015.

À lire :

Il serait navrant de limiter l’œuvre de Théophile Gautier à ces quelques ouvrages mais il faut bien commencer quelque part : Le Capitaine Fracasse, Le Roman de la Momie, Mademoiselle Maupin, pour les romans et Émaux et Camées pour la poésie.