Le République

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Le donjon du Temple Anonyme, vers 1795, musée Carnavalet – (c) Musée Carnavalet / Roger Viollet

Novembre 2014

Haut lieu du café-théâtre, le République, anciennement Caveau de la République, se porte comme un charme bien qu’il ait dépassé les 110 ans.

Au XVIIème siècle, la ville de Paris s’arrête à l’actuelle place de la République, au coin de laquelle se trouve aujourd’hui notre théâtre. C’est alors un quartier en plein développement et dominé par le donjon du Temple. C’est en effet un lieu de passage et d’échange depuis que Charles V a construit une nouvelle enceinte à la ville en 1383, le bastion de la porte du Temple s’élevant précisément à cet endroit. L’ensemble du quartier est dit « du Temple » en référence à la Maison du Temple qui était la plus grande commanderie templière de France. On parle bien ici du fameux ordre des Templiers.

Ce dernier était un ordre religieux et militaire. Créé en 1129, il œuvra à l’accompagnement et à la protection des pèlerins pour Jérusalem. Il participa également activement aux Croisades et à la Reconquista ibérique. Bénéficiant de nombreux dons et legs, l’ordre du Temple constitua à travers l’Europe un réseau dense de monastères, appelés les commanderies.  Tout cela contribua beaucoup à son enrichissement tout comme ses activités financières (dépôts et lettres de change pour les pèlerins qui pouvaient ainsi voyager sans avoir à transporter d’or avec eux). L’ordre fut pendant de longues années le gardien du Trésor Royal qui était précieusement conservé dans la Tour du Temple.

C’est bien la même tour qui servit de prison à Louis XVI et à la famille royale lors de la Révolution et dans laquelle on dit que le Dauphin mourut à l’âge de 10 ans en 1795. Napoléon la fit d’ailleurs détruire en 1808 parce qu’elle devenait un lieu de pèlerinage pour les royalistes.

Le Comte de Bouderbala

Après ce préambule historique, revenons à nos affaires. Le 12 juin 2014, Le République ouvre ses portes en lieu et place du Caveau de la République. Repris par le Comte de Bouderbala et son producteur Jean-Philippe Bouchard, il a fait peau neuve, tout en restant fidèle à l’esprit insolent qui a toujours caractérisé ce lieu et que de glorieux anciens du Caveau perpétuent. Il se positionne clairement comme la nouvelle scène de demain.

Au cours des dernières années, le Caveau a vu débuter des jeunes (d’alors) comme Laurent Ruquier, Laurent Gerra, François Morel, Gaspard Proust, Christophe Alévêque, Stéphane Guillon ou encore Nicole Ferroni. Plus récemment, on a pu y voir Tony Saint Laurent prendre son envol et en ce moment c’est Nora Hamzawi et Guillaume Bats qui sont les « jeunes » sous les feux de la rampe.

Si on remonte quelques années en arrière, ce haut lieu de la culture populaire et de la chanson satirique a vu se succéder des pointures comme Raymond Souplex, Noël-Noël et Pierre Dac, qui y font leurs premières armes dans l’entre-deux guerres, suivis par les chansonniers montmartrois (Sim, Robert Rocca…) après la Libération et des stars alors en devenir comme Mouloudji, Enrico Macias ou encore Charles Aznavour.

Dans le mythique journal Combat, titre emblématique de la résistance et des trente glorieuses, dont Philippe Tesson devint plus tard le rédacteur en chef, on parlait ainsi du Caveau dans un papier de 1952 : « Les clubs ont fait la Révolution. De nos jours, ce sont les cabarets-chansonniers qui perpétuent ce qu’elle avait de plus valable : son souci – du moins à ses origines – de liberté. En tête de ces lieux où fuse l’esprit frondeur vient le Caveau de la République. Les jacobins du moment ont nom Léo Champion, Jacques Grello, Léo Noël et Charles Bernard. Chacun à sa manière, selon la diversité des tempéraments, exprime (…) sa révolte à l’égard de l’arbitraire. Les flèches qu’ils décochent contre la « raison d’état » qu’on nous sert à toutes les sauces et sous tous les prétextes pourraient être entachées de gratuité si on ne savait que quelques-uns des archers ont, en certaines circonstances, payé un plus ou moins lourd tribut au courage. Les « sages » atlantiques, les « sages » de tout poil et de toutes teintes doivent, j’imagine, grincer dans « leur sagesse » si, prenant d’aventure la T.S.F., ils ouïssent ce qu’on dit et chante au Caveau de la République. »

Pierre Dac (1893 - 1975)

Pierre Dac (1893 – 1975)

Le Caveau de la République a toujours été un lieu un peu vache pour les politiques en place. Mais quoi de plus normal pour un théâtre construit sur l’emplacement d’une ancienne vacherie ? On appelait ainsi les fermes intramuros dans lesquelles étaient nourries des vaches à lait.  C’est que le lait à Paris, c’est toute une histoire !

Jusqu’au XIXème siècle, sa consommation est plus que rare. Ainsi en 1875, il est encore écrit dans des ouvrages de référence : « Excepté pour les enfants, le lait est un mauvais aliment ». Car chacun sait, à cette époque, que le vin reste « la plus saine et la plus hygiénique des boissons ». Toujours est-il que la consommation de lait augmente tout de même régulièrement depuis le début du XIXème qui a vu le café au lait être adopté par toutes les classes sociales. Mais à l’époque, les moyens de transport sont tels que le lait de la campagne a souvent tourné quand il arrive à Paris. Il a donc fallu développer des circuits courts comme on dirait aujourd’hui et mettre l’accent sur le locavore. Ce sont les vacheries, disséminées dans différents quartiers de Paris (et avec des conditions d’hygiène toute relative), qui ont répondu à ce besoin. On en a compté jusqu’à  plus de 500 en 1892. Mais la pression foncière, le développement du train qui permet de sécuriser les approvisionnements à distance et la pasteurisation eurent raison de ces fermes à la ville qui auraient amusé Alphonse Allais.

Mais revenons à notre République. Ce sont les goguettes qui en ont inspiré la création et le nom. Aujourd’hui les goguettes ont pratiquement disparu. Elles étaient pourtant encore plusieurs milliers au début du XXème siècle. C’était à l’origine une pratique festive qui consistait à se réunir en petits groupes pour passer un bon moment et chanter. La plus ancienne goguette dont on ait retrouvé la trace date de 1323 à Toulouse. Elle portait le nom de « Consistoire du gai savoir ». Les goguettes et le carnaval sont deux traditions qui ont longtemps prospéré en parallèle, les deux étant intimement liés. Une des plus célèbres goguettes parisiennes s’appelait la Société du Caveau. CQFD.

AFFICHE-chansonniers-webLe 29 novembre, on commémorera le 800ème anniversaire de la mort de Philippe le Bel, le roi de fer, qui organisa la chute du Temple, sa dissolution, l’arrestation de tous ses membres et la condamnation au bûcher des plus éminents. La raison de toute cette violence royale était que les Templiers représentaient un contre-pouvoir que la monarchie, pas encore bien assurée, ne pouvait tolérer. Il est piquant de constater que depuis une centaine d’années, le quartier perpétue la tradition en promouvant, au Caveau d’abord et au République maintenant, une parole libre et mordante, la satire et l’insolence ; un véritable contre-pouvoir comme l’évoquait d’ailleurs le journaliste de Combat. Bien entendu, on ne souhaite pour autant à aucun des artistes sur scène au République de finir au bûcher !

 

À voir

Le République, une programmation qui associe des jeunes qui prennent leur envol à des artistes établis et à de glorieux anciens qui perpétuent la tradition de satire politique. La République, si vous ne l’avez pas encore arpentée, profitez-en pour découvrir la « nouvelle » place.