Les tensions géopolitiques en Asie du sud-est

Tensions-japan-china-WEBNovembre 2014

L’Ukraine et le Levant monopolisent les créneaux d’informations internationales mais les tensions perdurent dans cette région qui est l’usine du monde.  Le conflit larvé qui oppose la Chine et le Japon autour de quelques îles de la mer de Chine orientale n’est qu’un exemple parmi d’autres des tensions qui agitent l’Asie de l’Est. Celles-ci s’expliquent d’abord par une histoire mouvementée qui n’a pas été digérée et qui empoisonne les relations entre Etats de la région. C’est aussi la conséquence de l’émergence de la Chine, qui inquiète ses voisins, et au-delà, le monde.

L’Asie de l’est nous renvoie régulièrement une image de chaos et de tensions croissantes cristallisées autour de quelques ilots contestés ou du tracé de frontières sujettes à revendications. Cette situation instable peut évoquer l’Europe de la fin du XIXème siècle caractérisée alors par le système bismarckien d’équilibre des forces entre des Etats-nations qui s’affirmaient et dont les prétentions furent plus ou moins contenues jusqu’à la première guerre mondiale. Hormis les bordures de l’ex-glacis  soviétique, l’Europe ne constituant plus un enjeu majeur des luttes d’influence, l’Asie de l’est apparaît donc comme le théâtre principal de la confrontation des ambitions des grandes puissances ou de celles en devenir.  Mais peut-on expliquer ces incidents répétés qui rythment le quotidien de milliards d’habitants uniquement par une modification des rapports de force ? Ces tensions risquent-elles de dégénérer en conflits ouverts ?

Mais peut-on expliquer ces incidents répétés qui rythment le quotidien des milliards d’habitants de cette région uniquement par une modification des rapports de force ? Ces tensions risquent-elles de dégénérer en conflits ouverts ?

Deng Xiaoping en 1979. Dirigeant de facto de la Chine de 1978 à 1992.

Deng Xiaoping en 1979. Dirigeant de facto de la Chine de 1978 à 1992.

Conformément à l’influence qu’elle exerce depuis des millénaires, l’épicentre de ces tensions est sans doute constitué par la Chine et son retour sur le devant de la scène. Depuis l’ouverture du pays initiée par Deng Xiaoping à la fin des années 70, la Chine a connu une croissance économique extrêmement rapide qui l’a fait passer du statut de pays du Tiers-Monde à celui d’acteur majeur de l’économie internationale. Elle a ainsi détrôné le Japon de son rang de deuxième puissance économique mondiale en 2011.

Le développement économique du pays s’est aussi accompagné d’investissements massifs dans le domaine militaire. Les dirigeants chinois souhaitent ainsi rattraper le retard du pays dans ce domaine.

C’est aussi bien sûr une façon de contrer l’influence américaine dans la région qui tend à s’accroître. En effet, les Etats-Unis ont encore intensifié leur présence dans l’océan indien depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama, qui a fait de cette région du monde sa priorité en terme de politique étrangère.

 

Pour contrebalancer son image négative, la Chine a développé à l’attention de ses voisins le concept d’émergence pacifique, en insistant sur l’idée que la montée en puissance de l’empire du milieu serait synonyme de bienfaits pour les pays de la région.  Avec le développement des instituts Confucius, qui assurent la promotion de la langue et de la culture chinoises, elle mise aussi sur le soft power. Ces efforts ne suffisent toutefois pas à rassurer des pays comme le Vietnam, le Japon, Taïwan, la Corée du sud ou encore l’Inde face à l’ampleur de la puissance chinoise et l’opacité de ses desseins.

Si à l’extérieur, la Chine développe une doctrine d’émergence pacifique et une stratégie de soft power, en s’appuyant notamment sur les fortes communautés chinoises implantées dans différents pays de la région (Vietnam, Malaisie, Singapour…) pour accroître son influence ; au sein de son empire intérieur, un autoritarisme assumé est plutôt de mise. Les derniers soulèvements démocratiques à Hong Kong en sont un exemple tout comme le traitement réservé aux diverses minorités. Ainsi les cas des Ouïghours et des Tibétains, dont les territoires subissent une hanisation (du nom de l’ethnie majoritaire en Chine, les Hans) de plus en plus marquée, ne doit pas rassurer les voisins de l’Empire du Milieu.   Un facteur aggravant de ces tensions est constitué par le contexte propre à ce début de XXIe siècle, confronté de manière de plus en plus pressante à l’épuisement des ressources. Combinée à l’accroissement de la population mondiale qui devrait atteindre 9 milliards d’habitants en 2050 et à l’empreinte écologique de plus en plus importante des populations émergentes, la lutte pour l’approvisionnement en ressources naturelles devient un enjeu majeur des relations internationales. Dans ce contexte, les ressources halieutiques et les hydrocarbures présents en mer de Chine orientale constituent un grand objet de convoitise. Si on ajoute à cela le fait que cette région est un lieu de passage essentiel du commerce international, on comprend le souci de ces nations de sécuriser leur approvisionnement et leur susceptibilité autour des questions de souveraineté.

Yasukuni-jinja Sanctuaire qui rend hommage aux deux millions de japonais morts au combat entre 1868 et 1951

Yasukuni-jinja
Sanctuaire qui rend hommage aux deux millions de japonais morts au combat entre 1868 et 1951

Ces enjeux de puissance se greffent en outre sur le ressentiment issu de l’histoire récente, et « d’un passé qui ne passe pas ». La domination exercée dans la région par les puissances coloniales européennes à partir du XIXe siècle a profondément bouleversé les rapports de force et les consciences, en entérinant le déclin de la Chine impériale et en consacrant la domination du Japon sur l’Asie. Les massacres perpétrés par l’impérialisme nippon au cours des années trente jusqu’à la reddition de 1945 ont laissé des traces dans les relations entre ces pays. Surtout, le repentir insuffisant des autorités japonaises par rapport à ces évènements passés a nourri le ressentiment de ses voisins, et trouve son expression dans les diatribes régulièrement adressées au Japon par les responsables politiques et intellectuels chinois ou coréens.

Il faut pourtant aussi souligner l’interdépendance croissante qui s’est établie entre les pays de la région, par l’intermédiaire de structures de régionalisation comme l’Asean qui s’inspire du modèle de la construction européenne, ou d’accords bilatéraux de coopération économique. La Chine et le Japon ont beau s’invectiver par l’intermédiaire de leurs responsables politiques, et laisser libre cours à l’expression des revendications exacerbées de groupes nationalistes, la Chine est le premier partenaire commercial du Japon et une guerre aurait des répercussions immenses sur les économies des deux pays. Les liens entre les pays de la région existent aussi avec la diffusion d’une même culture populaire auprès de la jeunesse de la région, moins marquée par l’héritage sanglant de la seconde guerre mondiale.

Malgré tous les catalyseurs de tensions à l’œuvre dans les relations entre pays d’Asie de l’est – modification des rapports de force, lutte pour les ressources naturelles, ressentiments nationaux – qui pourraient laisser entrevoir la perspective d’un conflit, les liens économiques et culturels autant que les intérêts stratégiques véritables rendent l’éventualité d’une guerre hautement improbable à moyen terme.

À voir :

Yasukuni, documentaire de Li Ying, réalisateur chinois résident au Japon qui retrace l’histoire du sanctuaire nationaliste situé à Tokyo où sont honorés des criminels de guerre.

À lire :

Chine ou Japon : quel leader pour l’Asie ?, Claude Meyer (Presses de Sciences Po). Chindiafrique, Jean-Joseph Boillot et Stanislas Dembinski (Odile Jacob), la Chine, l’Inde et l’Afrique feront le monde de demain. Géopolitique du Japon, Jean-Marie Bouissou (PUF). La route de la Soie. Une histoire géopolitique, Pierre Biarnès (Ellipses).