Picasso a-t-il inventé l’art moderne ?

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Après plus de 5 ans de fermeture, de nombreuses polémiques… et des années de retard, le Musée Picasso rouvre enfin ses portes, pour notre plus grand plaisir, le 25 octobre. De Picasso on aura vraiment tout dit, l’encensant comme un père fondateur ou l’accablant de tous les vices. Dites « art moderne » et on vous répondra Picasso. Pourtant, les choses ne sont pas si simples mais Picasso est devenu un mythe qui continue à formater notre vision de l’art moderne et contemporain.

Pablo Ruiz Picasso est né à Malaga, en Espagne, le 25 octobre 1881, d’un père peintre et professeur de dessin. La famille déménage ensuite à Barcelone où le jeune garçon commence très tôt à dessiner et à peindre : il y aurait réalisé son premier tableau à l’âge de huit ans, bien avant d’entrer à l’école des Beaux-arts de Barcelone (1895) puis de continuer sa formation à Madrid. Picasso arrive à Paris en septembre 1900. Il a dix-huit ans, est accompagné de son ami anarchiste Casagemas et fréquente vite les autres artistes catalans déjà installés là.

Dès juin 1901, il expose à la prestigieuse galerie d’Ambroise Vollard, qui lui ouvre les portes du Paris des peintres et des poètes. En avril 1904, il s’installe à Montmartre, dans une grande bâtisse de bois qui tient du gourbi et que l’on surnomme le « Bateau-Lavoir », bien avant que Max Jacob, ami du peintre, ne la rebaptise « l’Acropole cubiste ». Il y entame une vie sous le signe de la bohème, riche en rencontres et en découvertes : Picasso se passionne pour le spectacle de la rue (le cirque) comme pour l’œuvre de Gauguin et de Matisse, qu’il ne tarde pas à rencontrer. Il se nourrit aussi de l’histoire de l’art, en parcourant inlassablement les salles du Louvre, comme de ce que l’on appelle alors « l’art nègre », qu’il découvre au musée du Trocadéro. En 1907, il achève une toile qui sera mythique : Les Demoiselles d’Avignon.

« Je ne puis m’empêcher de voir dans Les Demoiselles d’Avignon l’événement capital du début du XXème siècle. Voilà le tableau qu’on promènerait, comme autrefois la Vierge de Cimabue, à travers les rues de notre capitale, si le scepticisme ne l’emportait sur les grandes vertus particulières par lesquelles notre temps accepte d’être, malgré tout » écrit quelques années plus tard André Breton, le chef de file du surréalisme. La toile peinte par Picasso est pourtant d’abord très mal reçue, y compris par Apollinaire, Derain et Braque, qui restent bouche bée devant tant d’audace. Elle mettra des années à s’imposer, mais triomphera en 1939 à New York, star du Museum of modern art qui l’a achetée deux ans plus tôt. Désormais, Picasso entre dans la légende et on voit en lui le génie qui a révolutionné l’art de son siècle.

PPicasso-Étude-pour-la-demoiselle-assise-nu-à-la-draperieourtant, Picasso fut loin d’être seul dans cette aventure bouillonnante des avant-gardes qui remirent en question au début du XXe siècle les règles de la perspective qui régissaient plus ou moins depuis la Renaissance les représentations picturales. Braque, Juan Gris et beaucoup d’autres partagèrent avec lui l’épopée cubiste et des révolutions s’accomplissaient parallèlement en Russie (avec Malevitch et le suprématisme), en Italie (le futurisme) et dans toute l’Europe (dadaïsme, surréalisme, etc.). D’autres artistes pourraient passer aussi pour les « inventeurs » de l’art moderne : Kandinsky, Mondrian, Marcel Duchamp… la liste pourrait être aussi longue que celle des nombreux courants qui se développèrent en cette époque extrêmement féconde. Mais tout est grandiose chez Picasso, presque monstrueux : quand il meurt, en 1973, il laisse une œuvre colossale de 15 000 peintures à l’huile, sans compter les sculptures, dessins, lithographies et céramiques. Et dans cette immensité, quelques œuvres passées à la postérité comme des icônes du XXème siècle, Les Demoiselles d’Avignon et Guernica (1937), qui ont propulsé leur auteur à un statut égalé par aucun autre artiste.

Picasso et Matisse, Picasso érotique, Picasso et le portrait… il ne se passe jamais bien longtemps sans qu’une grande exposition ne célèbre le maître catalan. Tout le monde se rappelle du triomphe historique du « blockbuster » Picasso et les maîtres il y a quelques années aux Galeries nationales du Grand Palais, qui a reçu près de 800 000 visiteurs et a même dû rester ouverte 24 heures sur 24 les derniers jours en raison de l’affluence. Le phénomène n’est bien évidemment pas limité à Paris. En province et à l’étranger il en est de même, particulièrement ces dernières années. En effet, pendant les cinq ans de fermeture du Musée Picasso de Paris, ce dernier, pour financer en partie les travaux en cours, a loué une partie de sa collection à de nombreux grands musées dans le monde, lui faisant ainsi entreprendre une sorte de tournée de rock star. Aucun autre artiste du XXème siècle, pas même Matisse, ne jouit d’un tel succès qui s’apparente quasiment au culte. En France, ce ne sont pas moins de trois musées qui lui sont exclusivement consacrés. Que célèbre-t-on chez Picasso ? Pourquoi les spécialistes comme le grand public partagent-ils, ce qui est très rare, cette même passion ?

L’engouement ne date pas d’hier et Catherine Millet analyse ainsi l’immense succès, déjà, de l’exposition Picasso au Grand Palais en 1966 : « Pour la première fois depuis le divorce de l’art et de la société, à l’époque de l’impressionnisme, le public se presse devant les œuvres d’un contemporain. ». Picasso aurait donc au moins inventé une chose, c’est la réconciliation du grand public avec l’art moderne. Peut-être parce qu’il est passé par tant de différentes « périodes », parce qu’au cours de sa longue vie il s’est si souvent renouvelé, Picasso a-t-il, plus qu’un autre, montré aux yeux de tous que l’art moderne n’est pas fait que de ruptures provocatrices, de tables rases incompréhensibles mais aussi de continuités. Ceux qui n’aiment pas le Picasso cubiste peuvent lui reconnaître du talent dans ses années roses ou bleues, ceux qui désapprouvent le peintre reconnaissent parfois le sculpteur, ceux qui rejettent l’homme admettent néanmoins le génie… Par la diversité de son œuvre, Picasso a su ouvrir de multiples portes vers un art toujours moderne. De là à dire qu’il l’a inventé… Les historiens d’art diront que ce Picasso-Footballeurprivilège ne peut être accordé à aucun artiste et ils auront raison, tant les découvertes de chacun contribuent à un mouvement plus large, mais Picasso en reste indéniablement l’un des acteurs les plus importants.

À voir :

Musée Picasso Paris, Hôtel Salé, 5 rue de Thorigny, Paris IIIème, qui rassemble la plus importante collection au monde de l’œuvre de Picasso. Lors des Nuits Blanches, le 4 octobre, l’Hôtel de Salé sera le cadre de Tambors, performance-concert de BABX avec mise en lumière de la façade. Centre Georges-Pompidou, 19 rue Beaubourg, Paris IVème. Musée Picasso, Château Grimaldi, place Mariejol, Antibes, Alpes-Maritimes. Musée National Picasso La Guerre et la Paix, place de la Libération, Vallauris, Alpes-Maritimes. Il existe également deux musées Picasso majeurs en Espagne, à Barcelone et à Malaga.

À lire :

Parmi la multitude des ouvrages consacrés au maître : Picasso, Philippe Dagen (Hazan). Les Demoiselles d’Avignon. La révolution Picasso, Dominique Dupuis-Labbé (Bartillat). Dictionnaire Picasso, Pierre Daix (Bouquins). Pablo Ruiz Picasso, Patrick O’Brian (en poche).