Marcel Proust

proustJuillet 2014

Quand paraît en novembre 1913 À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, personne, ou presque, ne connaît Marcel Proust, qui publie son roman chez Grasset à compte d’auteur. Ce n’était pas son premier choix. Il fit d’abord une tentative chez Fasquelle, puis chez Ollendorf et enfin aux Éditions de la NRF, futur Gallimard. Tous refusèrent. Gide, qui fut le lecteur de Du côté de chez Swann à la NRF, en garda un douloureux souvenir. Il l’exprime dans une lettre à Proust de janvier 1914, soit un an après la parution chez Grasset, lettre devenue célèbre : « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF – et (j’ai honte d’en être pour beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. » La presse est d’abord très hostile, et le critique du Mercure de France écrit alors : « J’ai commencé le livre avec enthousiasme, puis j’ai fini par le laisser tomber avec effroi, comme on refuserait de boire un soporifique. » On reproche à Proust d’être long, ennuyeux, mondain. Pourtant, six ans plus tard, en 1919, À l’ombre des jeunes filles en fleurs reçoit le Prix Goncourt et annonce une reconnaissance qui ne cessera de croître. Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Proust est aujourd’hui considérée comme un monument de la littérature française, véritable « cathédrale du temps ».

Jeanne Proust and her sons Marcel and Robert. 1896? FONDS LE MASLE Num豯 411Marcel Proust naît à Auteuil au lendemain de la Commune, le 10 juillet 1871, dans une famille bourgeoise. Son père est un médecin renommé, qui transmettra sa passion au seul frère de Marcel, Robert. Ils ont tous deux à l’opposé l’un de l’autre. Robert est sportif, d’une grande force physique et deviendra chirurgien. Marcel est à peu près tout le contraire. Son entourage le rêverait avocat ou diplomate, mais il sera écrivain. Il grandit à Paris, y étudie (il redouble sa seconde, fait un passage par Sciences-Po) et commence à y écrire : articles dans des petits journaux, poèmes, nouvelles, ébauches de romans. Vers l’âge de vingt ans, il fréquente les salons, où il rencontre des écrivains, comme Anatole France, ou des peintres, tel Jacques-Émile Blanche qui fait son portrait en 1892.

Proust écrit alors sur la littérature, sur l’art, dans Le Figaro et traduit même Ruskin en français alors qu’il parle à peine anglais. Il commence en 1908 ce qui deviendra À la recherche du temps perdu, prévu d’abord comme un cycle de trois volumes. Mais la Première Guerre mondiale retarde la parution du second volume et donne à Proust, de santé trop fragile pour être mobilisé, le temps d’amplifier son roman. « Pour moi, le roman ce n’est pas seulement de la psychologie plane, mais de la psychologie dans le temps. Cette substance invisible du temps, j’ai tâché de l’isoler, mais pour cela il fallait que l’expérience pût durer », déclare-t-il alors. La Recherche sera l’œuvre d’une vie, interrompue par la mort de Proust le 18 novembre 1922 à Paris.

À l’instar de Balzac, qu’il admirait beaucoup, Proust a composé une véritable comédie humaine, avec plus de 500 personnages, réels ou imaginaires, empruntés à tous les milieux sociaux. Tout n’est pas que lenteur dans La Recherche : des princesses aux domestiques, des cocottes aux barons dandys, c’est un monde soumis au mouvement de l’Histoire, de Napoléon III à la République en passant par les tentatives de restauration monarchique, le boulangisme, l’affaire Dreyfus et surtout la Première guerre mondiale, qui brise les uns et promeut les autres, redistribuant les cartes d’un jeu perpétuel. Observateur exceptionnel, Proust en ressort moins romancier de la vie mondaine que vrai philosophe de la société. Ce qui ne l’empêche pas de nous faire souvent rire, notamment avec certains personnages mécaniques et répétitifs qui peuvent être aussi ridicules que ceux de Molière. On se délecte également de la finesse de la langue et de la subtilité du propos comme dans « Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. »

Passée la révérence de rigueur, que connaît-on vraiment de Proust ? La madeleine et le questionnaire, certes, auquel il aura d’ailleurs apporté lui-même des réponses qui sont restées dans les annales comme « J’aimerais mieux pas » à l’interrogation « Comment aimeriez-vous mourir ? ». Mais il y a aussi les scènes et les phrases interminables : “Le malheur, c’est qu’il faut que les gens soient très malades ou se cassent une jambe pour avoir le temps de lire La Recherche”, écrivait le propre frère de Marcel. Si on ajoute à ce mot celui de Sagan (“Si on ne lit Proust qu’une fois, on n’a pas lu Proust.”), il y a de quoi être découragé. Pourtant, Proust nous a offert bien plus qu’un grand cycle littéraire ; il a passé sa vie à transcrire par des mots le regard qu’il portait sur le monde, regard parfois triste, parfois amusé, mais toujours en quête de sens.

proust groupeL’art de Proust, c’est de dévoiler une réalité cachée, de nous montrer ce que nous n’avions pas vu, que ce soit au fond d’une assiette, dans un journal, sur une plage normande ou bien sûr chez les autres. Prince de l’analyse psychologique, il cherche toujours à créer des images qui soient capables de transmettre les émotions. La rencontre amoureuse entre le baron de Charlus et Jupien passe par le vol sonore d’un bourdon et la grande théorie proustienne du « souvenir involontaire » ne saurait mieux se dire qu’avec des bouts de madeleine trempés dans du thé…

L’œuvre de Proust reste donc une invitation perpétuelle à faire les choses différemment, une sorte de guide qui ne concerne pas seulement les méandres de la mémoire mais ouvre les « intermittences du cœur ». La lire, c’est être mieux outillé pour appréhender les ressorts de l’âme humaine par une sorte de sortilège magique : on regarde notre monde avec ses yeux à lui alors que dans bien d’autres ouvrages on regarde le monde du narrateur avec nos yeux à nous.

Proust, homme à la santé précaire, toujours plus ou moins alité, qui passa les ultimes années de sa vie calfeutré dans sa chambre, dans son lit, à écrire, était moins un cérébral qu’un sensuel. Il sentait les choses, profondément, il les goûtait et savourait en gourmet, non en goinfre. Délicieux, prévenant, loyal en amitié, sensible et fin, sa conversation jamais n’était vaine. Et tout cela se retrouve dans « la recherche ».

Si vous avez déjà lu Proust, il n’est pas interdit de le relire et cela peut même être recommandé, comme le disait Sagan. Vous en aviez d’ailleurs sans doute vous-même l’intime conviction. En effet, cette expérience, puisque cette lecture est bien dans ce registre-là, est par nature différente en fonction des âges de la vie. Une « recherche » adolescente n’apporte pas le même enrichissement qu’une « recherche » à 35 ans ou à 60 ans… Si vous n’avez jamais lu Proust, inutile de vous mentir, c’est aussi (parfois) un effort. Oui, il y a des phrases longues. Oui, il y a des descriptions interminables. Oui, les sinuosités proustiennes donnent parfois le tournis. Mais quelle récompense ! Alors, ne vous découragez pas, plongez, sautez, lancez-vous avec confiance. Le jeu en vaut largement la chandelle.

Parce que ce à quoi, finalement, nous invite Proust à travers son œuvre, c’est à ouvrir les yeux et à voir le monde tel qu’il est. On retire ses œillères. On sort des schémas classiques. On abandonne la facilité des habitudes mentales. On refuse le confort de la répétition. On se défait des entraves des conformismes de toutes sortes. Proust fait émerger l’intelligence qui est en nous et la libère. Il féconde notre sensibilité et nous donne à voir et à aimer la vie.

 

Quelques idées de loisirs :

A lire : À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, éd de J.-Y. Tadié, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 4 volumes, ou collection « Quarto » en un volume. Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust, en poche. Marcel Proust, Jean-Yves Tadié, en poche. Comment Proust peut changer votre vie, Alain de Botton, en poche. Marcel Proust, la cathédrale du temps, Jean-Yves Tadié, « Découvertes » Gallimard. Marcel Proust, l’écriture et les arts, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Yves Tadié, Gallimard-BNF. Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, de Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Plon.