La libération de Paris

Juillet 2014libération paris

20 juillet 1944, des officiers allemands souhaitant renverser le régime nazi et négocier la fin de la guerre à l’Ouest ont placé une bombe dans une des salles du Wolfsschanze (« la tanière du loup » en allemand) qui était le Quartier général d’Adolf Hitler. Le plan était simple : tuer le Führer et profiter de la pagaille pour prendre le pouvoir. La bombe a explosé mais ce dernier s’en est sorti. L’opération Walkyrie a échoué. S’en suit une répression terrible de l’appareil nazi au sein duquel les plus radicaux verrouillent encore plus le pouvoir. Plus de 5 000 personnes sont arrêtées, parmi celles-ci des hauts gradés, comme Rommel, à qui est gracieusement laissée la possibilité de se suicider.

Quel est le rapport avec la Libération de Paris ? C’est qu’à la suite de cet attentat, fut promulguée la loi de la Sippenhaft. En son nom, les proches de ceux qui sont accusés de crime contre l’État sont également responsables et peuvent donc être arrêtés et exécutés. Cette loi aura une influence certaine sur le général von Choltitz. Il en a en effet parfaitement connaissance quand il est nommé, par Adolf Hitler en personne, gouverneur militaire de la garnison du Gross Paris le 7 août 1944 et quand il reçoit l’ordre de défendre Paris avec acharnement (il devait en faire un Stalingrad de l’Ouest) et de le détruire si nécessaire.

Dietrich v. CholtitzLa légende veut que von Choltitz ait sauvé Paris sous le coup d’un amour insondable pour la ville-lumière, d’une forme de romantisme presque béat ou d’un sursaut d’humanité aussi profond que soudain. Au regard de la radicalité accrue du régime et des risques encourus par sa famille, on peut se douter qu’il y avait d’autres raisons. S’il est indéniable que celui qui est interprété par Gert Fröbe dans l’homérique Paris brûle-t-il ? a effectivement contrevenu à l’ordre d’Adolf Hitler, il convient donc de ne pas se hâter avant d’en faire un chevalier blanc.

Trois fois blessé lors de la première guerre mondiale, d’origine prussienne, multi-décoré, il est sérieux et applique les ordres. En 1940, ses troupes participent à la prise de Rotterdam, alors que les Pays-Bas étaient un pays neutre. Cette opération donna lieu en outre à un bombardement aérien massif qui détruisit très significativement la ville et causa 800 victimes parmi les civils et 78 000 sans-abris. Il semble toutefois qu’il ne puisse pas être tenu pour directement responsable de cette opération. En revanche, il participera de façon beaucoup plus active au siège et à la prise de Sébastopol en 1942 qui donna lieu à l’utilisation du célèbre mortier Karl, un monstre d’acier de 132 tonnes fabriqué à 7 exemplaires seulement et capable d’envoyer des projectiles de 2,2 tonnes. On imagine sans mal les dégâts causés sur la ville de Crimée… À rebours de l’image d’Épinal d’une Wehrmacht, l’armée régulière allemande, « propre » en opposition aux SS, il avouera que ses troupes ont participé activement à l’élimination des Juifs dans les zones occupées en URSS.

Le héros allemand de Paris brûle-t-il ? n’est donc finalement pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un type bien et encore moins un chic type. Militaire de devoir, son refus de faire sauter une bonne partie de Paris serait surtout le résultat d’un triple constat : Hitler a perdu la raison (on peut toutefois s’étonner qu’il lui ait fallu attendre tout ce temps pour s’en rendre compte…), la guerre est perdue et raser Paris n’y changera rien (sinon il est fort à parier qu’il n’aurait pas eu tant de remords), enfin, la case « prisonnier » s’approchant à la vitesse de l’avancée des troupes alliées, c’est-à-dire rapidement, il est sans doute judicieux de ne plus faire trop de zèle dans l’application des volontés du maître de l’Allemagne. De fait, ce fut un calcul avisé puisque, détenu dès la signature de sa reddition le 25 août 1944, il sera libéré en 1947 et pourra mourir paisiblement en 1966 à Baden-Baden.

raoul nordlingRaoul Nordling, le consul général de Suède, a largement contribué à cette prise de conscience du général allemand. Né et mort à Paris, francophone et francophile, le suédois multipliera les contacts avec von Choltitz dès les premiers jours de la grève des cheminots le 10 août. Ces derniers seront d’ailleurs rapidement suivis par le métro, les gendarmes puis la police qui se soulèvera le 15 avant la grève générale qui éclatera le 18. On dresse alors des barricades pour entraver les déplacements des allemands et des miliciens. Des escarmouches éclatent. Le consul négocie des libérations de résistants prisonniers et permet d’établir des contacts entre Von Choltitz, les gaullistes et les alliés. Convaincu de l’inutilité des ordres d’Hitler et après avoir hésité tant qu’il n’avait pas mis sa famille à l’abri pour la protéger de la loi de la Sippenhaft, le commandant en chef allemand choisit de ne pas appliquer les ordres délirants d’Hitler. Il reste à son État-Major de l’hôtel Meurice où il est fait prisonnier par des militaires français à 15h. Il signe rapidement la reddition de ses troupes en présence du général Leclerc de Hautecloque et du colonel Rol Tanguy, chef des résistants.

On oublie souvent le rôle d’un autre général allemand qui a, lui, plus crânement contribué à sauver Paris. Il s’agit d’Hans Speidel dont l’unité commandait alors des batteries de V1 et V2 encore Hans Speidelopérationnelles dans le Nord de la France et en Belgique. D’après Dominique Lapierre, c’est lui qui reçoit le 26 août, en l’absence de son supérieur, l’appel téléphonique du chef de l’État-Major d’Hitler de bombarder Paris. Délibérément, il ne transmet pas le message et cet ordre ne sera donc jamais exécuté. Suspecté d’avoir participé à l’opération Walkyrie, il est arrêté le 7 septembre. Il ne reconnaît rien et ne trahit personne. Gardé en détention 7 mois par la Gestapo, il parvient à s’évader, se cache et est finalement libéré par des troupes françaises fin avril 1945. En tant que général de la nouvelle armée allemande, cet homme à la destinée incroyable deviendra, après-guerre, un des commandants en chef de l’OTAN.

Pour comprendre les enjeux de la Libération de Paris, il faut d’abord comprendre la situation générale en Europe. A l’Ouest les alliés piétinent dans le bocage normand ; l’ultime poche allemande, celle de Falaise, n’étant éliminée qu’entre le 12 et le 21 août. À l’Est, les Soviétiques ont lancé le 22 juin, en écho au débarquement, l’offensive Bragation. Peu connue de ce côté-ci de l’Europe, elle est pourtant la plus grosse opération militaire de l’année (donc plus grosse que le débarquement…). Sur un front de 1 000 km de long, c’est une déferlante de l’Armée rouge qui avance de 600 km en deux mois. Encouragée par cette progression, l’insurrection de Varsovie débute le 1er août. Elle sera noyée dans le sang par les Allemands, sous le regard a minima passif des Soviétiques. Le 15 août, le débarquement franco-américain en Provence a eu lieu. Il permet aux troupes de Normandie de foncer en ligne droite vers le Rhin sans se préoccuper du Sud de la France.

Pour le commandement américain, il est clair que Paris n’est pas un objectif. Il est d’ailleurs prévu de contourner la ville. Après avoir passé plus de temps que prévu en Normandie, il est temps d’accélérer vers l’Allemagne, objectif vers lequel progressent à grande vitesse les troupes de Staline. En effet, on pense sérieusement, de part et d’autre, à l’après-guerre et tous veulent arriver à la victoire dans la situation la plus favorable possible. La Libération de Paris, du fait des besoins des populations civiles estimés à 4 000 tonnes de vivres par jour et des contraintes logistiques que cela engendre, risque de ralentir la progression des alliés. De plus, les américains craignent, si elle intervient trop tôt, qu’elle donne lieu à des combats urbains, longs et coûteux en vies humaines. En conséquence, elle n’est donc prévue que fin octobre.

Il faut toute la fougue du général Leclerc et la détermination du général de Gaulle pour lancer la mythique IIème Division Blindée dans un raid éclair en contrevenant aux ordres du commandement allié. Celui qui avait fait le serment à Koufra le 2 mars 1941, quand la victoire était encore loin d’être une évidence, de ne poser les armes que quand les couleurs françaises flotteraient à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg et qui libèrera effectivement la capitale alsacienne le 23 novembre 1944, part d’Argentan et lance, sans couverture aérienne, une attaque de 200 km dans la profondeur, en contournant par le sud les forces allemandes. Les combats sont violents et durent deux jours et deux nuits. Enfin, sous les yeux ébahis des Parisiens, ce sont des troupes françaises qui font leur entrée dans la capitale par la porte d’Orléans le 24 août. La Libération de Paris donnera lieu à de nombreux autres faits d’armes dont les murs criblés d’impacts de nombreux bâtiments, comme l’École Militaire, gardent les stigmates. Elle fera plus de 650 tués côté français (résistants et troupes régulières), 3 200 tués côté allemand et plusieurs centaines voire milliers de morts civils. Dès 19h, le 25, de Gaulle lancera du balcon de l’Hôtel de Ville son célèbre « Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ». C’est à cette occasion qu’il refuse de proclamer le rétablissement de la République, comme le lui demande le président du Conseil National de la Résistance, Georges Bidault, cette dernière n’ayant jamais cessé d’être.

libération de parisOpérée par les parisiens (résistants, policiers et civils) et par les Forces Françaises Libres, appuyée par des américains, la Libération de Paris est un symbole puissant qui contribue à assoir la France au rang des vainqueurs. Pour mémoire, au-delà de ce symbole, ce sont aussi les soulèvements populaires spontanés de Marseille et de Nice, les maquis du Limousin, de Bretagne et de Toulouse qui réussissent à se libérer seuls de l’occupant, celui héroïque du Vercors qui se fait décimer, la libération de la Provence et d’une bonne partie du territoire national par la Ière Armée française de de Lattre de Tassigny, de même que les participations significatives aux combats en Tunisie et en Italie des troupes françaises qui légitiment cette position. Politiquement, la Libération de Paris renforce la légitimité du Gouvernement Provisoire de la République Française mis en place par de Gaulle et porte une sérieuse estocade au projet anglo-américain de placer la France, comme d’autres pays libérés, sous la tutelle d’un gouvernement militaire ad hoc : l’AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories). Elle aura enfin sans doute sauvé nombre de civils et de résistants parisiens qui, par manque de moyens, n’auraient pas pu tenir beaucoup plus longtemps face à l’occupant. Qui sait si les renforts allemands arrivant au Nord de Paris ne leur auraient alors pas fait payer au prix fort, comme à Varsovie, cette volonté de libération ?
Quelques idées de loisirs :

A lire : Paris brûle-t-il ?, Dominique Lapierre et Larry Collins. La libération de Paris, Jean-François Muracciole, éditions Tallandier.

A voir : Paris brûle-t-il ?, de René Clément avec Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Kirk Douglas… Diplomatie, de Volker Schlöndorff avec André Dussolier et Niels Arestrup. http://www.ina.fr/video/AFE99000038, la Libération de Paris et ses combats filmés par des résistants.

Sur internet : http://liberation-de-paris.gilles-primout.fr/, un site amateur qui regorge de petites histoires emblématiques.

A visiter : Le Musée du Général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris – Musée Jean Moulin, musée de la Ville de Paris 23 allée de la IIème DB (au-dessus de la gare Montparnasse).