Dur dur de travailler ?

open spaceJuillet 2014

Nos sociétés occidentales sont  des sociétés fondées sur le travail. Le travail est au fondement de l’ordre social, il détermine largement la place des individus dans la société, il continue d’être le principal moyen de subsistance et d’occuper une part essentielle de la vie des individus. Travailler est une norme, un « fait social total » et nous faisons comme si, de toute éternité le travail avait été doté de tous les attributs et de toutes les finalités qui le caractérisent aujourd’hui. Autrement dit, nous projetons sur notre plus lointain passé une catégorie profondément moderne et nous commettons de réels anachronismes.En effet, si le travail est aujourd’hui au centre des préoccupations de nos sociétés occidentales, il n’en a pas toujours été ainsi. Perceptions et organisations du travail ont beaucoup évolué dans le temps, souvent de manière spectaculaire. De l’Antiquité à nos jours, du dénigrement à l’extrême valorisation ; comment s’est construit le monde du travail et l’entreprise d’aujourd’hui ?

L’histoire du travail commence avec une rupture, probablement la seule véritable avec la révolution industrielle, c’est ce qu’on appelle la révolution néolithique ou néolithisation qui est caractérisée par l’apparition et la diffusion de l’agriculture et de l’élevage au Proche Orient et sur le pourtour méditerranéen vers 8000 avant J.-C., par l’amélioration de l’artisanat (sophistication de l’outillage et de l’armement, naissance d’ateliers et fabrication en série) et par l’avènement des échanges et du commerce.

Dans l’Antiquité, le travail n’était pas bien perçu et même infamant. Le citoyen libre ne doit pas travailler pour pouvoir se consacrer aux actions considérées comme dignes dans les cités antiques grecques et romaines : le politique, le religieux et la guerre. Pour cette raison, le monde du travail, de l’artisanat et du commerce et plus généralement l’économie étaient dans les mains des esclaves et des affranchis. « Quiconque donne son travail pour de l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves » disait Cicéron.

les temps modernesAu Moyen-Âge, les mentalités vont évoluer grâce à l’interprétation des textes religieux. Le terme d’opus commence à être employé pour désigner à la fois l’acte divin et l’activité humaine pour dire, même si ce n’est que de façon métaphorique, que dieu et l’homme font la même chose (l’idée que Dieu aurait travaillé pendant 6 jours pour se reposer le 7ème). Le travail médiéval s’inscrit à partir du XIème siècle dans un ordre social tripartite légitimé par la puissance divine : ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent, les derniers étant toujours les moins bien considérés. Entre XIIème et XIIIème siècle, le schéma des trois ordres se rompt au profit d’une distribution horizontale des métiers grâce à l’apparition dans les villes des corporations professionnelles grâce auxquelles le travail va gagner en visibilité et en importance.

La Renaissance et la Réforme protestante sont à l’origine du capitalisme (cf Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme). A partir de ce moment, le travail devient une fin en soi. En effet, dans le protestantisme, le travail est la plus haute tâche que peut accomplir l’homme pour la gloire de Dieu et, surtout, le fidèle peut trouver dans sa réussite professionnelle la confirmation de son statut d’élu de Dieu.

En conséquence et vers le milieu du siècle des Lumières le travail prend son autonomie dans une sphère économique elle aussi tenue pour autonome. Il devient « but en soi », « obligation morale », « vocation ». La nouvelle morale capitaliste loue l’esprit d’économie, la maîtrise de soi et la sobriété, l’argent, l’intérêt et le profit. A l’époque moderne donc, de méprisé, le travail devient honorable et d’hétérogène il devient générique. C’est l’avènement d’une nouvelle classe sociale qui prend le pouvoir et met les valeurs du travail, de la réussite et de la richesse sur le devant de la scène : la bourgeoisie. Cette dernière participera et profitera tout à la fois de l’industrialisation et des nouvelles organisations du travail et de l’entreprise. Au XIXème et au XXème siècle, c’est la course à la productivité et à la baisse des coûts. Les techniques de production et le monde du travail vont être modifiés en profondeur : manufacture, taylorisme et fordisme vont aider à la révolution travailliste mais aussi à la dépersonnalisation du travail.

playtimeA partir de ce moment là, le travail devient central et avoir un travail va constituer la condition sine qua non d’une vie normale, d’accès à un revenu mais aussi, puisqu’il occupe le plus clair de la vie, la source principale de rapports sociaux, de relations, de représentations communes, de constructions, de nouvelles réalisations. C’est l’avènement depuis les années 30 de la « société salariale ». Une société qui connait la crise depuis 30 ans à cause de mutations économiques telles que les nouvelles organisations, la mondialisation, la financiarisation du travail. S’ensuivent précarisation, chômage et souffrance au travail qui suscitent de nombreuses réflexions actuelles dont certaines, comme l’idéologie de la décroissance, sont de plus en plus entendues dans des milieux aux sensibilités politiques et philosophiques très diverses. Serge Latouche, économiste à la tête du mouvement insiste sur la nécessité de repenser la place du travail dans nos sociétés, de la remettre en question. Il appelle à une révolution culturelle, un choix politique et sociétal qui amènerait réduction et partage du temps de travail et révision de son contenu. Il prône aussi un accroissement du temps non-contraint pour permettre l’épanouissement des citoyens dans des activités dites aujourd’hui annexes : politique, associations, arts, vie privée, bénévolat…Utopie ou une mutation du travail est-elle en marche ?

Quelques idées de loisirs :

A lire : L’open space m’a tuer, de A. des Isnards et T. Zuber (Hachette). Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, de C. Baudelot et M. Gollac (Fayard). Histoire du travail, de A. Dewerpe(PUF). Le travail, de D. Méda (PUF).

A voir : Les temps modernes, de C. Chaplin. Spartacus, de S. Kubrick, avec K. Douglas et L. Olivier. Oliver Twist, de R. Polanski avec B. Kingsley. Le sacre de l’homme, documentaire de J. Malaterre sur la naissance de l’homme moderne entre 12 000 et 2 500 avant J.-C.. Dans un registre beaucoup plus léger : Alexandre le Bienheureux, de Y. Robert avec P. Noiret et M. Jobert.