Qu’y a-t-il de merveilleux dans le Moyen-Âge ?

Juin 2014

Censé s’étaler entre le Ve et le XVe siècle de notre ère, de la chute de l’Empire romain d’Occident à la découverte de l’Amérique, des premiers royaumes “barbares”, mais chrétiens, à la chute de l’Empire byzantin, le Moyen-Âge est une période sans nom. Défini par défaut par les humanistes des XVIe et XVIIe siècles, comme un âge intermédiaire (c’est le sens du mot latin medium aevum), le Moyen Age est fondamentalement un âge moyen, situé entre ces deux âges d’or fantasmés en Europe que sont l’Antiquité et la Renaissance (en tant que renaissance de la culture classique antique). “Le Moyen Age est né du mépris” : la formule, de l’historien Bernard Guenée, résume ainsi la genèse contrariée d’une période historique qui n’en est pas vraiment une.

dessin moyen ageLa définition du Moyen-Âge est donc fondamentalement morale : le terme désigne tout ce qui relève de l’archaïsme tout en désignant, par nécessité chronologique, l’orée du monde moderne. Sur la base de ce préjugé hérité, les historiens ont bâti depuis le XIXe siècle, un Moyen-Âge cohérent, et qui a tendance à se refermer sur lui-même. Saisi et analysé comme une longue période de maturation et de gestation, le Moyen-Âge est pour finir chargé de rendre compte des fondements de la “civilisation”. On peut ainsi, pêle-mêle s’amuser à décrire les contours de cette vaste entité historique “occidentale”, depuis la lente christianisation de l’Europe jusqu’à la mise en place des hiérarchies sociales, notamment à travers la féodalité, en passant par la structuration des paysages ruraux, ou encore la fondation et le développement des principales villes contemporaines, l’essor du commerce international et l’invention de l’économie de marché, en n’oubliant pas enfin la progressive naissance de l’État ou la formation des identités nationales et linguistiques.

La situation du Moyen-Âge est donc fondamentalement paradoxale : si l’Antiquité représente l’origine idéalisée des valeurs morales, démocratiques et intellectuelles du monde actuel, la période médiévale est bien son antichambre réelle. Laboratoire confus et désordonné d’une histoire qui n’est toujours pas achevée, le Moyen Age peut ainsi faire l’objet des projections imaginaires contradictoires : à la fois trop loin et si proche, il suscite un sentiment mêlé de terreur et d’émerveillement, que le cinéma et la littérature illustrent sans cesse, de Notre-Dame de Paris au Da Vinci Code, en passant par Le Nom de la Rose, au point d’inspirer des cinéastes aussi différent que Ridley Scott et Eric Rohmer.

“On se croirait revenu en plein Moyen Age !”. Il n’est pas rare d’entendre ce genre de considérations lorsqu’il s’agit de déplorer la violence du monde contemporain et le caractère irrationnel de certains actes. Il existe toutefois une vision concurrente et positive d’un Moyen Age, modeste et lumineux, où l’harmonie de l’homme avec la nature semble avoir atteint un point d’équilibre, dans un monde unifié par la sincérité de la foi et la simplicité des modes de vie. Ce Moyen Age idéal est fondamentalement occidental. Il ne prend, en effet, pas en compte la rivalité politique au sein et entre les chrétientés et ignore la voie particulière de l’Empire byzantin, qui représente la continuité orientale de l’Antiquité, alors même templierque le monde islamique apparaît à bien des égards comme le véritable centre du monde connu. Cette marginalité contrariante du Moyen-Âge occidental semble aujourd’hui se cristalliser sur le motif fantasmatique de la “croisade”, qui projette en sens inverse le rapport de forces géopolitique d’aujourd’hui sur une réalité médiévale fort complexe et radicalement différente. Le bref épisode des croisades proprement dit, entre 1095 et 1291, fut un échec cuisant mais reste, jusqu’à la colonisation du monde par l’Europe au XIXe siècle, l’horizon fantasmatique de l’Occident. Ceci explique aussi pourquoi le “templier”, moine et chevalier, chargé de continuer une croisade irrémédiablement perdue, reste une des figures médiévales qui fascine et inquiète avec une telle constance le public contemporain.

Cet émerveillement contradictoire (et contrarié) pour une période, brillante et obscure, repose sur la conservation d’un certain nombre de figures architecturales caractéristiques – le monastère, la cathédrale, le château, le village – comme sur la solidité de personnages – le moine, le chevalier, le paysan mais aussi le marchand – qui formeraient les arrières plan du monde moderne. Il y a ici sans doute un biais imaginaire décisif : le “merveilleux” au sens propre du terme désigne, sinon le surnaturel, du moins l’inexplicable, autrement que par l’intervention divine. Et le Moyen-Âge, y compris pour nombre de spécialistes, reste une période où l’histoire profane coexiste avec l’histoire sacrée ; où le temps humain n’est pas tout à fait libéré de celui du mythe ; où les saints et les héros comme Saint Louis ou Jeanne d’Arc cohabitent avec le paysan anonyme. A l’image de ce que représente en miniature l’espace des pionniers et le temps du “Far-West” pour l’identité nord-américaine, le Moyen-Âge semble bien être contraint de représenter pour une Europe en reconfiguration permanente, une assise fragile et confuse autant que le mythe glorieux des origines.

Quelques idées de loisirs :

Littérature et cinéma offrent de multiples points d’entrée sur l’imaginaire médiéval contemporain, depuis Walter Scott (Ivanhoe) jusqu’à Umberto Eco (Le Nom de la Rose), en passant par Eric Rohmer (Perceval le Gallois) ou Ridley Scott (Kingdom of Heaven). Pour examiner la fascination du monde moderne pour le Moyen Âge : Le goût du Moyen Âge, Christian Amalvi, Plon, 1996. Un très beau livre et un grand classique : La civilisation de l’Occident médiéval, Jacques Le Goff, Champs Flammarion, 1993. Une belle synthèse sur la France médiévale : La France du Ve au XVe, Claude Gauvard, PUF, Quadrige.