Cyrano de Bergerac

Cyrano_00RÉVOLTÉ, EXCESSIF, RADICAL, MAGNIFIQUE

Voici un Cyrano comme on n’en a jamais vu. Assis parmi ses potes, dans un espace aseptisé qui ressemble à une salle de repos d’un hospice ou d’un hôpital psychiatrique, avec tables et chaises en formica blanc. Paumés et personnages bizarres y déambulent, entrant et sortant par une porte clinique à double-battant, débraillés et dérivant sur leurs fantasmes. Là, dans ce huis-clos sans panache ni mousquetons va se jouer la plus fantastique des fables, l’histoire tragique et romanesque du plus fou des héros de la littérature, avec Don Quichotte, Cyrano de Bergerac, gascon flamboyant, héros de ses rêves et pourfendeur de tous les compromis, amoureux fou de Roxane jusqu’à devenir la plume enfiévrée de Christian, quand ce dernier n’a que la beauté. Cyrano donc dont le nez monstrueux fait de lui un paria, un bouc-émissaire, mais dont le talent extraordinaire sera de réinventer le monde par la grâce de la parole et de la poésie. Ce Cyrano là, le metteur en scène Dominique Pitoiset l’a voulu radical, autant que le sont ces doux fêlés en recréant leurs personnages sous les yeux des spectateurs. Le premier degré, la folie « imaginative » écrit Rostand, Ragueneau le pâtissier-poète, Roxane la belle précieuse, De Guiche qui se prend pour lui-même et Christian dont l’ignorance finit par être lumineuse, tous les personnages de la pièce y plongent, tête baissée, avec ou sans alcool, mais avec ivresse. Philippe Torreton n’a pas eu besoin d’épée pour se fondre dans le personnage de Cyrano. Habité dès le départ, le comédien l’interprète avec une liberté totale, grandiloquente et romantique, prodiguant au public les alexandrins avec des nuances d’un vieux sage qui fait les quatre cents coups, généreux et rustre, délicat et guerrier. Il porte le personnage avec une émotion incroyable, réinventant le mythe à chaque réplique. C’est du grand art.

Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, mis en scène par Dominique Pitoiset, au Théâtre de l’Odéon