Romain Gary

romain gary portraitMai 2014

L’écrivain aux mille facettes et presque autant de vie fut l’auteur d’une des plus belles mystifications littéraires de tous les temps en obtenant deux Prix Goncourt, l’un sous son nom et l’autre sous le pseudonyme d’Émile Ajar.

Né le 15 mai 1914, il y a tout juste 100 ans, au cœur du quartier juif de Vilnius, qu’on surnomme la Jérusalem de Lituanie tant cette ville est d’importance pour la communauté ashkénaze, Romain Gary n’aura de cesse d’écrire et de réécrire le roman de sa vie et de sa famille. Un peu à la façon de sa ville natale qui a aussi porté les noms de Vilna, Wilna, Wilno ou Wilnja selon qu’elle était allemande, russe, polonaise ou capitale de l’éphémère république socialiste soviétique lituano-biélorusse, Romain Gary multiplie les métiers et les pseudos.

Né Roman Kacew, il choisit en effet, durant la seconde guerre mondiale, le nom de Romain Gary pour rendre hommage à sa mère dont c’était le nom de scène. Il avait déjà publié quelques textes sous son nom de naissance et publiera des livres sous trois autres pseudonymes : Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat et, bien sûr, Émile Ajar. C’est avec cette dernière identité qu’il réalisera un chef d’œuvre de toute puissance en inventant une œuvre et son auteur pendant plus de 7 ans ; au nez et à la barbe du tout Paris. Certains critiques de Gary allèrent même jusqu’à lui reprocher de ne pas écrire « du Ajar ». Il put ainsi se voir confirmer son jugement sans appel sur le milieu littéraire français.

Mais revenons au début de l’histoire. Sa mère, Mina Owczynska, est modiste et son père, Arieh-Leib Kacew, négociant en pelleteries. Il est mobilisé dans l’armée du tsar, avant la naissance de Roman qui sera expulsé par les Russes avec Mina vers les profondeurs de l’Empire. Les juifs de la ville sont en effet alors accusés de collaboration avec les Allemands… Le petit Roman et sa maman ne sont autorisés à rentrer à Wilno qu’en 1921, alors qu’Arieh, sans nouvelles d’eux depuis plusieurs années, s’est uni à une jeune femme dont il a eu un fils et une fille. Il ne le lui pardonnera jamais vraiment. C’est pourquoi il se créera de nombreux pères imaginaires, dont le plus célèbre est l’acteur du cinéma muet, Ivan Mosjoukine. C’est aussi pour cela qu’il a délibérément délivré des indications fausses tant sur le lieu et l’année de sa naissance que sur ses parents.

quartogary-i01.1246092768Mina, qui l’élèvera seule à Wilno, Varsovie et enfin à Nice à partir de 1929, est une mère passionnément aimante. C’est cette amour total qui l’amènera à écrire dans le magnifique La Promesse de l’aube, paru en 1960, « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. ». Possessive et démesurément fière de son fils, elle en attend tout, réussite sociale et réalisation d’ambitions artistiques seulement rêvées, comme il l’écrit dans le même livre : « Il me fallait tenir ma promesse, revenir à la maison couvert de gloire, après cent combats victorieux, écrire Guerre et Paix, devenir ambassadeur de France, bref, permettre au talent de ma mère de se manifester. ».

Et il réussira à le faire ! Les débuts, des études de droit pas incroyablement brillantes en 1934 à Paris, ne sont pourtant pas franchement prometteurs. C’est toutefois à cette période qu’il publie des nouvelles dans le journal Gringoire, sous le nom de Romain Kacew. Les lecteurs de La promesse de l’aube se rappellent de l’émotion et de la gratitude de sa mère pour cette première reconnaissance. Mais, Gringoire devenant d’extrême-droite et antisémite, Romain Gary, bien que ne roulant pas sur l’or, renonce aux rétributions que lui procurait cette activité. C’est d’autant plus difficile que son premier roman, Le vin des morts, est refusé par différents éditeurs… Sa brillante carrière littéraire serait-elle déjà finie ? C’est en tous cas une autre page qui s’ouvre avec le service militaire. Il ne sera pas reçu comme officier à l’issue de l’école de l’air, sans doute du fait d’une naturalisation jugée comme très récente par certains, lui qui est devenu français en 1935.

Il est sergent-instructeur lorsque la guerre arrive. Basé à Mérignac, il réussit à gagner Alger puis Casablanca et enfin Londres où il s’engage dans les Forces Aériennes Françaises Libres. Il servira au Moyen-Orient, en Lybie et notamment à Koufra avant de revenir en Grande-Bretagne où il est affecté à un groupe de bombardiers. Devenu lieutenant, il reçoit de nombreuses décorations. Il est notamment fait Compagnon de la Libération et décoré de la Croix de Guerre (2 citations). Plus tard, il sera également Commandeur de la Légion d’honneur. Il publie en 1945 son premier roman, écrit pendant la guerre, Éducation européenne, d’abord paru en anglais en 1944 sous le titre Forest of anger, et qui lui vaut le Prix des critiques la même année. Le rêve de sa mère continue alors à se mettre en place. Il entame en effet une carrière de diplomate qui le mènera jusqu’au poste de Consul général de France à Los Angeles de 1956 à 1960. Il reçoit le Prix Goncourt pour Les racines du ciel en 1956. Il publie plus d’une vingtaine de livres, écrit et co-écrit de nombreux scenarii (il co-écrit ainsi Le jour le plus long) et réalise même deux films, qui n’ont toutefois pas laissé de traces indélébiles dans l’histoire du cinéma. romain gary et jean sebergC’est lors de son séjour californien, lui qui était tant aimé des femmes, qu’il rencontre la sublime actrice Jean Seberg. On dit d’ailleurs que Clint Eastwood, qui avait aussi eu une aventure avec elle, fut provoqué en duel par Romain Gary mais ne releva pas le défi. Romain épousa Jean Seberg en 1963 et divorça en 1968 après avoir eu un fils.

Écrivain à la fois adulé et sous-estimé, il réussit l’exploit unique dans l’histoire littéraire française d’être deux fois couronné par le prix Goncourt sous deux pseudonymes différents : Romain Gary pour Les Racines du ciel en 1956, et Émile Ajar pour La Vie devant soi en 1975. Les quatre romans écrits sous le pseudonyme d’Émile Ajar entre 1974 et 1979, tandis qu’il continuait à publier sous le nom de Gary, électrisèrent la critique et les lecteurs. Pour mener à bien son opération de mystification, il commença par publier, en même temps que le premier livre d’Émile Ajar, Gros-câlin, un autre ouvrage sous le pseudonyme de Shatan Bogat, Les têtes de Stéphanie. Shatan Bogat est présenté comme un écrivain américain d’origine turque qui vit en Inde. Lors de la deuxième édition de cette comédie policière, il apparaît que Shatan Bogat n’est en fait personne d’autre que Romain Gary. Ce dernier donne alors diverses interviews où, faussement beau joueur, il confesse regretter de ne pas avoir pu conserver cette double identité, expliquant que c’est absolument impossible dans un Paris littéraire où tout se sait. Tout cela n’est qu’un leurre ! En organisant le « démasquage » de Shatan Bogat, il protège Émile Ajar. Il lui donnera même un corps en demandant à son « petit-cousin », Paul Pavlowitch de personnifier Émile Ajar pour la presse et les media à qui il donne quelques rares interviews.

Gary signifie « brûle ! » en russe et Ajar « la braise ». Peut-être est-ce cet intenable et insaisissable feu intérieur qui finira par l’emporter quand il se suicida le 2 décembre 1980 dans son appartement parisien. Il avait envoyé deux jours plus tôt, le 30 novembre, le manuscrit de Vie et mort d’Émile Ajar à son éditeur. La dernière phrase du livre est : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. ».

 

Quelques idées de loisirs :

A lire : De Romain Kacew à Émile Ajar, de Dominique Bona (en poche). Les biographies de Myriam Annissimov. Éducation européenne, de Romain Gary. Les racines du ciel, de Romain Gary. La promesse de l’aube, de Romain Gary. La vie devant soi, d’Émile Ajar. L’angoisse du Roi Salomon, d’Émile Ajar.

A voir : Faux et usage de faux, film de Laurent Heynemann avec Philippe Noiret et Robin Renucci inspiré de la mystification Ajar. La double vie de Romain Gary, un beau documentaire réalisé pour France 2 sur You Tube. Apostrophes spécial Ajar sur le site de l’Ina, Bernard Pivot reçoit Paul Pavlowitch en 1981.