Le Misanthrope

gp1314_lemisanthropeAMOUREUX, PATHÉTIQUE, ANARCHIQUE, REBELLE

Une dégaine à la Belmondo dans A bout de souffle, une énergie d’adolescent romantique et rebelle, c’est un Alceste résolument contemporain que nous propose Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie Française. D’emblée, nous ne sommes pas dans un salon Grand Siècle avec des personnages emperruqués et poudrés mais dans un intérieur à la peinture écaillée, aux couleurs d’un blanc passé où les chaises, éparses et recouvertes de draps semblent jetées là par hasard. La scénographie d’Eric Ruf, qui incarne le personnage de Philinte, le meilleur ami d’Alceste, joue sur cet espace libre de circulation entre deux escaliers par lequel tout va se jouer. Ce qui se joue ici, dans cet lieu intime qui rappelle plutôt Tchékhov, n’est pas tant la parodie du pouvoir, avec la galerie des petits marquis enrubannés qui comptent par le menu le petit lever du Roi que le dépit amoureux d’un homme blessé, la dépression romantique d’un Alceste isolé dans son exigence de vérité, prêt à fuir, au sens propre, avec sa belle dans un désert. Loïc Corbery campe un Alceste formidable, un trentenaire aux principes assurés mais bourré de contradictions, fiévreux et sauvage, qui ne tient pas en place et qui craque facilement. Ses déambulations félines épousent les méandres des tirades en alexandrins qui virevoltent avec un art consommé de la conversation. A ses côtés, Philinte-Eric Ruf, un bloc de raison, demeure sage comme une image et Célimène-Georgia Scalliet, la jeune veuve encore vêtue de sombre, s’étourdit à tromper tout son monde avec un flegme et une intelligence démoniaque. A cet égard, la mise en scène opère comme une chorégraphie qui se recentre à la fin sur les deux solitudes que sont Alceste et Célimène, fuie par tous. Adeline d’Hermy, Florence Viala, Louis Arene, Benjamin Lavernhe et Serge Bagdassarian dessinent l’image d’une jeune bourgeoisie un peu insolente qui ne revendique rien d’autre que le droit de s’amuser, de séduire et de conquérir. Un régal !

Le Misanthrope de Clément Hervieu-Léger, à la Comédie Française