Entre nous, les Levantins

benny zifferÉLÉGANT, ÉRUDIT, LÉGER, MÉLANCOLIQUE

La plupart d’entre nous voyagent pour découvrir, certains pour reconnaître ou retrouver. Tel est le cas de Benny Ziffer. Journaliste à Haaretz, le quotidien israélien de référence, Benny Ziffer voyage depuis de nombreuses années entre Le Caire, Amman, Istanbul et Athènes pour arriver parfois à Paris, quartier général des « Levantins ». Ces derniers sont tournés vers la France, patrie des Arts et des Lettres, adorent notre langue qu’ils parlent avec raffinement. Ziffer part donc à leur rencontre, se promène dans les rues du Caire, loin de la place Tahrir, à l’écart de tous les circuits balisés. Les lieux qu’il arpente sont vétustes, les immeubles souvent décatis. Ce ne sont plus des Levantins au sens propre qui les habitent, mais ici et là trainent un vieil exemplaire annoté de Balzac, des livres lessivés par la pluie ou sali par le sable, traces d’un âge d’or. On y parle de révolution, avec indignation, mais c’est de 1952 qu’il s’agit, quand de jeunes colonels menés par Nasser ont renvoyé le roi Farouk. Comme si c’était hier. Dans les carnets qu’il tient, Ziffer, évoque d’autres lieux de l’Egypte comme Alexandrie, encore marquée par l’empreinte du poète Cavafy ou par l’ombre de Lawrence Durrell, d’autres lieux encore, qu’il a connu, comme le canal de Suez, où de féroces combats ont opposé Israéliens et Egyptiens en 1973. Le Levant, c’est aussi Amman et la boutique de Monsieur Kokozian, marchand de verrerie fabriquée à Hébron depuis toujours, artisanat palestinien d’une rare délicatesse. Ziffer se rend dans le désert qui a tant inspiré l’Hérodias de Flaubert, et paraît-il, la plus belle phrase de la langue française. L’Histoire de notre humanité a commencé là, dans cet espace, et, à y songer, on a de quoi se sentir bien petit. Ziffer revient sur le lieu de ses origines, Istanbul, et quiconque se rendra dans la cité turque se doit d’emporter ce livre pour contempler le Bosphore, les collines et les bords de mer avec les images de l’auteur devant les yeux. Le peuple stambouliote marche parmi les ruines, sans s’en étonner : Istanbul, « cité de ratures et d’écritures, de contre-ratures désireuses de gratter des plaies et de mettre au jour l’écrit sous la peau mutilée de la ville contemporaine. » Ziffer brosse un portrait vif et intelligent de ce monde à la fois présent et enfoui, mariant choses et livres, honorant les humbles et les rêveurs.

Entre nous, les Levantins de Benny Ziffer (Actes Sud)