Machiavel

machiavelAvril 2014

Souvent perçu comme le héraut des cyniques, on lui attribue, à tort, une maxime derrière laquelle ils se rangent : « la fin justifie les moyens ». Pourtant, la réalité est bien différente qui fait apparaître un homme avant tout soucieux du bien public. Et si Machiavel n’était pas machiavélique ?

Devenu d’usage courant pour désigner des comportements de dissimulation et de manipulation, y compris dans un cadre psychologique personnel, le terme de machiavélisme fait partie de ces mots-valises qui structurent le vocabulaire commun à partir d’un nom propre et d’une figure historique plus ou moins lointaine, mais dont on finit par oublier la source ou le modèle. En l’occurrence, si le nom de Niccolò di Bernardo dei Machiavelli – Nicolas Machiavel – né et mort à Florence, entre 1469 et 1527, est relativement célèbre, l’itinéraire et la pensée de cet homme d’État de la Renaissance est bien moins connu. Et pourtant tout le monde sait bien ce qu’il faut entendre par « machiavélique ». Il suffit d’ouvrir un dictionnaire : « attitude de celui qui emploie la ruse, la mauvaise foi, pour parvenir à ses fins. Synonyme : perfide, rusé, cynique, etc. ». A ce comportement, en général considéré comme immoral, est associée une série de maximes ou de représentations imaginaires, à commencer par cette phrase attribuée à tort à Machiavel lui-même : « la fin justifie les moyens ». Ce proverbe apocryphe et anonyme révèle tout le problème : l’adjectif dérivé du nom propre, et dont l’apparition en français date de la fin du XVIe siècle, mais dont l’usage et la signification actuels se sont déployés surtout à partir du XIXe siècle, dessine un pan refoulé de la culture politique occidentale moderne, associé à un contexte singulier : celui de la Renaissance italienne.

2014 04 PortraitLa figure de Machiavel et son univers historique familier – les cités-États et le moment des Guerres d’Italie contre la France – sont chargés depuis des siècles d’incarner la naissance de la modernité, tant sur le plan artistique que sur le plan politique. Machiavel est donc en quelque sorte le double de Léonard de Vinci, ainsi qu’a pu l’écrire magnifiquement l’historien Patrick Boucheron. Au point qu’on impute à Machiavel et à son ouvrage le plus célèbre – le fameux Prince, écrit en 1513 et publié en 1532 après sa mort – la transformation de la politique en un art de la dissimulation. L’imaginaire machiavélique a suscité la création de nombreux termes associés, et presque synonymes, comme celui, encore plus allusif de « florentin ». Le simple usage de ce terme, notamment pour qualifier l’attitude de François Mitterrand à la fin de la IVe République, désigne avec une discrétion encore plus grande non seulement l’habileté politique, mais aussi le goût pour cette même manipulation, au point d’entretenir cette idée reçue : avec Machiavel, la prise et le maintien au pouvoir seraient devenus sa propre fin.

La clef de la légende de « Machiavel » est davantage forgée par la célébrité et le profil des lecteurs du Prince depuis cinq siècles, que par le personnage historique lui-même : de Mazarin à Mussolini, en passant par Talleyrand et Bismarck, les « machiavéliens » ont renversé la figure de leur modèle. Nicolas Machiavel a vécu, au contraire de ces grands détenteurs du pouvoir, une vie assez modeste et effacée, dans la mesure où il fut avant tout un administrateur et un diplomate, secrétaire de la seconde chancellerie de la cité de Florence, entre 1498 et 1512, c’est-à-dire durant la période où la famille Médicis n’exerce pas son magistère, quasi mafieux, à la tête de l’État florentin. Cette expérience politique, qui représente un moment quasi-républicain, s’achève par un cuisant échec et même un emprisonnement temporaire. Le sentiment de l’échec provoque la rédaction du texte qui a fait la légende de Machiavel et qui peut être perçu paradoxalement comme une dénonciation dans la dictature, par la révélation de ses fondements illégitimes. Écrit comme un « miroir » au Prince, dans la grande tradition médiévale des traités destinés à l’éducation des souverains, Machiavel surprend en énonçant et en conseillant à un prince idéal des principes politiques qui suggèrent que toute prise du pouvoir est un coup d’État. Il est vrai qu’il a croisé au cours de 14 ans d’expérience concrète de la politique les grandes figures fascinantes et dramatiques des Guerres d’Italie, au premier chef, le fils du pape Alexandre VI, le sanguinaire condottiere César Borgia, qui est l’un des modèles possibles du Prince.

Au sujet de cet ouvrage il convient de souligner qu’il s’agit davantage d’un pamphlet que d’une apologie. Le paradoxe est sublime : la dénonciation du pouvoir absolu, faite par un Machiavel proche de nos actuelles valeurs républicaines, a servi de modèle et de manuel aux dictateurs des deux derniers siècles. Cynisme intellectuel contre cynisme politique ? Et si Machiavel avait précisément déjoué à tout jamais les ressorts du machiavélisme par leur mise à nue ?

2014 04 Portrait 3Signe en tous cas du crédit qui lui est accordé dans la cité florentine, Pierre-Léopold de Habsbourg-Lorraine (1747-1792), entre autre Grand-Duc de Toscane, fit édifier un monument à sa gloire à côté des tombeaux de Galilée et de Michel-Ange et qui porte la mention suivante : « Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom ». Pour finir, soulignons toute la finesse de Machiavel dans la dédicace qu’il fit du Prince à Laurent II de Médicis : « Il ne faut pas que l’on m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Mais comme ceux qui ont à considérer des montagnes se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu’ils veulent considérer une plaine, de même, je pense qu’il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère du peuple, et être du peuple pour bien connaître les princes. ». Loin d’être le sombre personnage que l’épithète machiavélique pourrait laisser entrevoir, Nicolas Machiavel est avant tout un homme de son temps qui, s’il ne croit pas en l’idée du Bien en politique, se préoccupe avant tout de la façon dont un prince peut mener son action au bénéfice de ses états et du bien public.

Quelques idées de loisirs :

A lire : Hormis les très nombreuses éditions en poche du Prince, on peut lire les Œuvres complètes de Machiavel en français, publiées dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont. Deux biographies relativement récentes, traduites de l’italien, et qui sont devenues des « classiques » : Machiavel, Sandro Landini, Ellipses et Machiavel-Le penseur de la nécessité, Marina Marietti, Payot. La figure de Machiavel a également inspiré de nombreux écrivains comme Christophe Bataille, Le rêve de Machiavel, chez Grasset et surtout Patrick Boucheron, à la fois écrivain et historien, Léonard et Machiavel, chez Verdier. Dans le registre littéraire toujours et complètement fictionnel : Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, de Maurice Joly, Allia.

A voir : Les Borgia, série-télé avec Jeremy Irons (3 saisons).