Comment sont nés les musées ?

2014-04-Culture-GAvril 2014

Nous qui vous indiquons tous les mois nos expositions coups de cœur, nous avons eu envie de nous interroger sur l’origine des musées et sur leurs enjeux. On les a longtemps vus comme des lieux poussiéreux, tournés vers le passé et qui, par extension, auraient toujours été là. Mais les musées changent et bougent. A la fois enjeux du pouvoir et lieux de pouvoir, ils nous disent beaucoup de notre société.

Alors que les plus grands musées du monde semblent aujourd’hui lancés dans une course au gigantisme, attirant des foules toujours plus nombreuses, à l’instar du Louvre qui a franchi en 2010 le cap des 8,5 millions de visiteurs annuels, le temps des origines du musée paraît bien lointain. D’ailleurs, qui peut vraiment dire quand, où et pourquoi naît le premier musée ? Si l’on cherche l’ancêtre des musées tels que nous les connaissons aujourd’hui, il faut se rendre à Rome, au Capitole, alors partiellement en ruines, où le pape Sixte IV décide, en 1471, de présenter aux Romains des bronzes antiques dont la célèbre Louve, emblème de la Ville éternelle. D’après une inscription de l’époque, le pape “jugea que ces remarquables statues de bronze, témoignage de la grandeur antique du peuple romain qui les avait créées, devaient lui être restituées et données sans réserve”. Le premier musée serait donc né de l’idée d’un bien “public”, de l’appartenance de certaines œuvres d’art particulièrement importantes à une communauté toute entière.

Quelques décennies plus tard, un autre pape, Paul III, demandera à Michel-Ange de redessiner la place où se tiennent encore aujourd’hui les musées capitolins. De cet exemple papal, les pays d’Occident se seraient ensuite inspirés pour commencer à ouvrir timidement, ici et là, des pans de collections à un public très limité. Cette généalogie ne doit pourtant pas empêcher de penser les choses différemment : si au sens strict, en effet, le musée que nous visitions aujourd’hui a bien ses racines à Rome, on peut sans doute remonter plus loin encore, dans l’Antiquité grecque, où, aux portes de l’Acropole d’Athènes, une « pinacothèque” exposait des peintures dès l’âge classique (Ve siècle avant J.-C.), et plus encore à Alexandrie, en Égypte, où la célèbre bibliothèque faisait en réalité partie d’un ensemble plus large, le “Palais des muses” ou Museîon (construit à partir de 288 avant J.-C.), dédié au savoir en général et qui comportait également une académie et une université.

Et que dire des “Trésors”, petits édifices en forme de temples, qui s’alignaient sur la “voie sacrée”, dans le sanctuaire grec de Delphes, et où les cités envoyaient ce qu’elles avaient de plus précieux, afin de briller aux yeux du monde ? Une tradition qui, d’une certaine façon, se prolongera dans la civilisation chrétienne, avec les reliques et offrandes que les cathédrales et églises de pèlerinage conservent précieusement, comme à Venise, où dès le XIe siècle, un “procurateur de Saint-Marc” a notamment la charge de veiller sur les trésors accumulés, comme un conservateur de musée… Bref, l’histoire des musées et de leur naissance n’est pas linéaire : au cours de l’Antiquité et du Moyen Âge, on voit apparaître différents phénomènes qui, sous l’élan formidable de l’humanisme, vont se cristalliser à la Renaissance pour faire éclore les premiers musées, qui bien sûr ne se développeront pas partout de la même manière. Mais le mouvement est lancé et il ne s’arrêtera plus.

2014-04-Culture-G-3Tout se mélange dans l’histoire des musées : la religion, l’art, le pouvoir, mais aussi le public et l’intime, car l’une des racines plonge aussi au sein des demeures privées, là où dès la fin du Moyen Âge, des princes, mais aussi des savants, des érudits, rassemblent des collections qu’ils aménagent parfois en véritables cabinets de curiosités, où l’on trouve pêle-mêle, dans un décor extravagant, un bout de marbre antique, une corne de licorne, des pierres rares, des monnaies étrusques et des instruments d’optique… Pendant que les cités prennent peu à peu conscience de leur histoire et de la nécessité d’en conserver la mémoire, les collectionneurs amassent des trésors qui pour la plupart viendront nourrir les musées de l’âge moderne. Le musée du Louvre est officiellement créé en 1793, par une Révolution française qui donne au musée la mission de conserver les œuvres d’art, mais aussi d’éduquer le peuple.

Les musées d’aujourd’hui gardent en eux quelque chose de leurs origines multiples : ici le prestige d’une histoire glorieuse, là l’esprit d’un collectionneur curieux, là encore des œuvres qui sont présentées de façon “pédagogique” et pourquoi pas, dans l’attitude des conservateurs comme dans celle de certains visiteurs, quelque chose de religieux. L’historien de l’art, académicien et désormais polémiste Jean Clair martèle à tour de livres que les musées sont devenus de nouveaux lieux de culte, où des visiteurs abrutis errent sans comprendre grand chose, comme d’autres à la messe… Pour lui, les musées sont entrés dans une ère fatale de décadence depuis qu’ils ont ouvert trop grand leurs portes et sont entrés dans l’ère des loisirs. On peut approuver ce point de vue ou le rejeter, mais il est certain que les musées sont sans doute aujourd’hui à un tournant de leur histoire.

2014-04-Culture-G-2Le triomphe du musée Guggenheim, à Bilbao, en Espagne, a sans doute été un jalon décisif de cette histoire récente, faisant naître partout dans le monde l’idée qu’un musée, spectaculaire par son architecture, capable d’attirer un large public, pouvait changer l’image d’une ville et la sortir du marasme. La course au spectaculaire ne s’est plus arrêtée depuis, d’Abou Dhabi au Japon en passant par le Centre Pompidou à Metz, l’antenne du Louvre à Lens ou très bientôt la fondation Louis Vuitton et le « nouveau » musée Picasso à Paris. Les musées sont-ils pour autant en train de renier leurs origines ? Rien n’est moins sûr et peut-être qu’au contraire ils sont en train de renouer avec leur nature archaïque, parfois au détriment du rôle pédagogique que le siècle des Lumières puis la Révolution française leur avait confié. Les nouveaux musées érigés par Jean Nouvel ou Zaha Hadid sont des fleurons dans lesquels les œuvres ne sont pas toujours ce qui semble compter le plus, mais où la cité place ses espoirs et sa fierté.

À visiter :

Musée Picasso Paris, Hôtel Salé, 5 rue de Thorigny, Paris IIIème, qui rassemblera la plus importante collection au monde de l’œuvre de Picasso quand il aura réouvert. Fondation Louis Vuitton, qui ouvrira cet automne au 8 avenue du Mahatma Gandhi- Bois de Boulogne Paris XVIème.

À voir :

La bataille de la Pyramide, documentaire de F. Compain qui retrace l’aventure de la construction de la Pyramide du Louvre. La ville Louvre, documentaire de N. Philibert pour découvrir ce qui se passe au musée quand le public n’y est pas. Musée Picasso Paris, Hôtel Salé, 5 rue de Thorigny, Paris IIIème, qui rassemblera la plus importante collection au monde de l’œuvre de Picasso quand il aura rouvert. Fondation Louis Vuitton, qui ouvrira cet automne au 8 avenue du Mahatma Gandhi- Bois de Boulogne Paris XVIème. Quai Branly – La naissance d’un musée, documentaire de R. Copans pour comprendre comment, dans les 3 mois qui précèdent son ouverture, le nouveau bâtiment du Quai Branly devient un musée.

À lire :

L’invention des musées, R. Schaer, Découvertes Gallimard. Une histoire des musées de France XVIème – XXèmeD. Poulot, La Découverte.