Les lois de la frontière

javier cercas DR pour magHALETANT, AMBIGU, INTELLIGENT, MYSTÉRIEUX

En 1978, l’odeur du franquisme régnait encore sur l’Espagne, nauséabonde. En 2006, quand il raconte, Canas est devenu l’un des meilleurs avocats de Gérone, sa ville depuis toujours. Ce, après une jeunesse indécise, d’un autre côté de la frontière. Et rien ne dit que l’indécision a passé.
Le roman de Javier Cercas se présente comme un échange entre un écrivain et divers personnages qui ont vécu les événements en même temps que Canas. L’écrivain travaille à l’histoire de Zarco, voyou longtemps emprisonné, dont Canas a été en 1978 le comparse, avant d’assurer sa défense et tenter de le faire libérer de prison. Témoignent aussi Cuenca, le policier chargé de traquer la bande de Zarco, puis Requena, le directeur de la prison. Et puis il y a Tere, la complice de Zarco, omniprésente à ses côtés. Elle fascine Canas ; il est amoureux d’elle ; il s’interroge sur le lien qui l’unit à Zarco, l’un des mystères de ce roman. Tere et Canas vivront bien après leur jeunesse cet amour dans une forme de liberté et de secret. Tere est aussi au cœur d’un mystère. Dénoncée par un traître, la bande a été démantelée. Zarco a été arrêté, Canas a pu fuir. On ignore qui a donné les voyous.
Les quatre hommes racontent, les mêmes épisodes reviennent parfois, selon des points de vue divergents et souvent complémentaires, et on a le sentiment comme dans certains films, de revoir la même scène sous un autre angle, autrement éclairée. Pas toujours assez, heureusement : on ne sait pas le fin mot quant à la trahison. La complexité de la situation n’en est que mieux rendue.
Complexité ou ambiguïté : ce dernier terme est sans doute celui qui rend le mieux compte de l’œuvre romanesque de Cercas. Canas est le héros ambigu, fasciné par la zone et l’interdit qu’il n’a pas connu. Adolescent non catalan, dans la ville de Gérone la catalane, surnommé « Binoclard », il a été la tête de turc d’une bande de collégiens comme lui, humilié, battu, voire martyrisé. La rencontre avec Zarco et Tere sonne d’abord comme une délivrance. Les deux jeunes désœuvrés lui assurent une forme de protection. Et puis Tere le séduit aussitôt. Canas fraie avec leur bande, devient complice, s’éloigne de sa famille, ne va plus en cours.
Puis il passe de « ce côté-là » de la frontière, à « ce côté-ci », celui de la respectabilité. Il rompt en effet avec ce passé, trouve un statut enviable. La ville a changé. Les années ont passé et l’odeur nauséabonde s’estompe. Mais  l’argent, le pouvoir, la réputation sont passés des mains des uns à celles des autres sans que vraiment on se soit interrogé sur les valeurs et ce dans une grande vitesse.
Zarco était-il le héraut ou héros de ces temps ? La fin du roman, qui en donne certaines clés ne répond pas vraiment pour notre plus grand plaisir de lecteur.

Les lois de la frontière, Javier Cercas (Actes Sud)