Homme-femme : quel regard dans l’art ?

véronèseMars 2014

Quand les dieux étaient des femmes” titrait Le Point récemment ; cette conception remonte à un temps immémorial. On suppose en effet que pendant très longtemps, les êtres humains n’ont pas fait le rapprochement entre l’acte sexuel et la reproduction. On considérait certainement que seules les femmes avaient le pouvoir de créer la vie, si bien que leur puissance magique était supérieure au pouvoir du chasseur. La mère devint donc le personnage central des sociétés néolithiques, les valeurs de la vie l’emportant sur la fascination de la mort. D’autant que vers – 8 000 l’élevage remplace progressivement la chasse, l’homme perd encore plus de son prestige. Se développe alors le culte de la déesse mère que l’on retrouve dans toutes les zones habitées.

Les statuettes représentent des corps de femmes aux formes épanouies et font référence à la puissance magique des femmes. Le passage à la fécondité bisexuée va bouleverser le droit et la religion. A l’âge de fer, pendant une période allant du IVe millénaire au IIe millénaire, les tâches sont partagées entre les hommes et les femmes. Il y a équilibre institutionnel entre eux, équilibre qui se retrouve dans la représentation du divin, par exemple avec Haddad, dieu de l’orage, et Ishtar, déesse de l’amour et de la fécondité, en Syrie au Xe siècle qui donnent l’image d’un couple paisible.

Mais en moins d’un millénaire cet équilibre va être détruit par l’apparition de la charrue et de la guerre. Le champ et le champ de bataille deviennent le domaine de l’homme qui possède seul la force physique pour manier instruments de labour et armes. Les femmes se retrouvent confinées au jardin et à l’espace domestique ; le patriarcat absolu s’installe. Partout l’homme conquiert et domine le monde tandis que la femme se contente de recevoir passivement les germes.

donatelloL’homme devient le représentant absolu de la création tandis que la femme devient l’incarnation du danger par le pouvoir exorbitant qu’elle a de procréer. Dans toutes les civilisations le culte du héros maître du monde se substitue à celui de la terre mère. La représentation de dieu le père s’impose partout : Brahma, Yahvé, Zeus deviennent pères de l’humanité. C’est le moment où la Bible est écrite qui va devenir un répertoire sans fin pour les artistes pendant des siècles.

Au plafond de la chapelle Sixtine, Michel Ange, avec La création d’Adam, nous montre un homme alangui qui attend de recevoir d’un dieu tout puissant l’énergie de vie. Pour l’art occidental, le christianisme dominant institue une base de données iconographiques, peintes par des hommes dans une société d’hommes, qui est à l’origine des archétypes aujourd’hui, même si on voit sur certains tableaux une tendresse particulière de Dieu pour Eve à coté d’un Adam endormi qui semble ne rien comprendre à la situation. Si Eve est la femme du péché, Marie a été vue comme celle du salut. Sa foi répond au doute d’Eve, son corps de vierge et de mère échappe à toute séduction. Le “couple” Eve / Marie représente toutes les limitations de l’Eglise et la restriction dans laquelle sont tenues les femmes à cause de la peur des hommes face à la sexualité féminine qui leur échappe. On vénère donc la chasteté tout en sublimant le désir pendant tout le Moyen Age depuis les représentations spirituelles jusqu’à celles de l’amour courtois, qui définira d’ailleurs la galanterie occidentale.

klimtLa Renaissance, par sa redécouverte de l’Antiquité, va permettre aux artistes de sortir de 1000 ans de christianisme et ainsi d’ouvrir le répertoire à des figures différentes. Donatello sculpte vers 1430 le premier nu masculin, David, et c’est 50 ans plus tard que Botticelli osera le premier grand nu féminin avec La naissance de Vénus. La sensualité et la nudité étaient acceptées tant qu’il s’agissait de divinités, jusqu’à ce que Manet, avec Le déjeuner sur l’herbe, choque tant en représentant une femme nue au milieu d’hommes habillés, ouvrant ainsi la porte à toutes les audaces du XXe.

Au-delà de la sphère religieuse, les représentations de la femme et de l’homme en peinture portent essentiellement sur des couples plus ou moins proches. De la tendresse du couple sur le sarcophage étrusque des époux à la vision du XXe avec les peintures de Hopper ou d’Hockney, il semblerait que la vision de cette vie à deux soit de plus en plus sombre. Quelques très grandes œuvres parlent quand même d’amour. A l’érotisme d’Apollon et Daphné de Bernin, ou du couple enlacé de Schiele répond la tendresse du baiser de Klimt ou de celui de Rodin. Et il fallait toute la fougue créatrice et féminine de Camille Claudel pour oser le chef d’œuvre avec L’abandon, vision de tendresse, de sensualité retenue et de réconciliation post adultère.

Enfin, cette humanité à deux visages achève de se chercher à travers le travail qui, avant de migrer vers l’usine puis le bureau, a commencé aux champs. Hommes et femmes y travaillent ensemble pour assurer la survie mais quelle que soit la dureté de la situation, les peintres ne font que reproduire un schéma traditionnel dans la répartition des rôles.

camille claudel 2Dans les bureaux, les choses changent : Hopper dénonce, dans Office at night en 1940 avec son œil objectif et froid, la vérité du monde d’alors, encore bien proche de celui d’aujourd’hui. Il nous met mal à l’aise ; la représentation d’une supériorité masculine clairement affichée, le refus de relation, le fait que la femme n’ait plus que la séduction pour entrer en relation nous questionnant sur nos relations professionnelles. Tout ceci est bien loin de ce que Quentin Metsys dépeignait avec sophistication dans Le changeur et sa femme, où la qualité de la relation au sein du couple et l’intérêt partagé pour le travail sont mis en exergue.

Quand les générations futures s’interrogeront à leur tour sur les rapports homme-femme dans l’art, on peut se demander ce que les artistes d’aujourd’hui leur auront donné à voir à travers leurs créations…

Quelques idées de loisirs :

Sur le net : http://www.observatoire-parite.gouv.fr/, le site de l’observatoire de la parité entre les femmes et les hommes.

A lire : Deuxième sexe, S. de Beauvoir, existe en poche. Les couples mythiques de l’art, A. Vircondelet, Beaux-Arts Magazine. Muses : elles ont conquis les cœurs, F. Abdelouahab, Arthaud.

 A voir : I shot Andy Warhol, film de M. Harron, reconstitution de la vie de la militante féministe qui tenta de tuer Andy Warhol.