Casanova

casanovaFévrier 2014

De l’histoire rocambolesque de Casanova on a surtout retenu un nom, synonyme de séducteur sans foi ni loi. Pourtant, la vie de Casanova, loin de se résumer à ses conquêtes amoureuses, se révèle pleine de mystères et d’enseignements.

Giacomo Girolamo Casanova est né le 2 avril 1725 à Venise d’une mère comédienne et d’un père d’origine espagnole. On ne sait rien sur les huit premières années de sa vie, dont il n’aurait gardé aucun souvenir… mais presque tout sur les soixante cinq suivantes grâce à une œuvre colossale, Histoire de ma vie, qui consigne un destin hors du commun. Il a vécu dans toute l’Europe—Venise, Rome, Paris, Vienne, Prague, Saint-Pétersbourg, Berlin, Londres, Naples, Constantinople, Cologne, Amsterdam, Stuttgart, Zurich, Madrid…— et pratiqué des métiers aussi différents qu’officier de la Sérénissime, diplomate , banquier, agent secret de Louis XV, espion, philosophe, kabbaliste reconnu, escroc… Un aventurier à l’époque des Lumières qui parcourt son siècle avec avidité et ne le quittera qu’avec regret en juin 1798 au château de Dux, en Bohème, lui qui voyait la mort comme « un monstre qui chasse du grand théâtre un spectateur attentif, avant qu’une pièce qui l’intéresse infiniment finisse ».

« Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé » est plus que l’une des devises de Casanova : c’est un credo, une véritable profession de foi qui résume bien l’état d’esprit qui ne l’a jamais quitté, lui, qui, bien avant l’heure, entendait jouir sans entraves. « Cultiver les plaisirs de mes sens fut, dans toute ma vie, ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. » Où qu’il soit, dans une gondole, sur la route ou dans une auberge, Casanova a la passion des rencontres, surtout s’il s’agit d’une ou de plusieurs jeunes femmes, plus encore si, vierges, déjà engagées ou religieuses, elles sont interdites… La séduction est un art mais la séparation aussi : à la différence de Don Juan, Casanova n’abandonnait pas ses conquêtes après les avoir séduites ; il tentait même souvent de trouver une issue satisfaisante pour tout le monde. Car l’amour des femmes n’est qu’une facette d’un personnage haut en couleurs qui plaçait la liberté au-dessus de tout.

tableau-casanova« Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie » disait Casanova qui rédige ses mémoires en français à la fin de sa vie, alors qu’il est bibliothécaire dans le château de Dux, près de Prague. À sa mort, le manuscrit suit un parcours qui tient quasiment de la légende. Son neveu l’emmène d’abord à Dresde avant qu’il ne soit vendu en 1820 à un éditeur de Leipzig qui en entreprend une première édition « épurée » en allemand. En 1838, paraît une première édition en français mais très adaptée par un certain professeur Laforgue qui à la fois censure les passages qu’il estime licencieux et rajoute des réflexions et des développements… Sous les bombes de la Seconde Guerre mondiale, le manuscrit original resurgit et sera finalement publié dans sa version originale en… 1993 !

Si Casanova est un mythe déjà ancien, c’est donc un très jeune écrivain. Casanova est plus et moins qu’un mythe : un archétype, que l’on assimile parfois à Don Juan, sans trop saisir ce qui sépare les deux personnages. Il y a pourtant deux différences majeures. Premièrement, Casanova est un personnage historique alors que Don Juan est un mythe et un personnage de fiction. Deuxièmement, Don Juan est un cynique, jouisseur égocentrique, collectionneur et destructeur alors que Casanova est plutôt un séducteur qui peut s’attacher et qui cherche avant tout à être libre mais sans être hors du monde. Pour prendre une image très osée, on pourrait presque se dire que la différence entre Don Juan et Casanova est du même ordre que celle qu’il y a entre le psychopathe tueur de American Psycho et le héros de Dexter.

Célèbre de son vivant pour son évasion spectaculaire des « Plombs », la prison de Venise (que l’on nommait ainsi à cause des tuiles de plomb qui
la couvraient), Casanova se réduit souvent à un aventurier extravagant amoureux des femmes. Derrière cette image d’Épinal un peu kitsch, on oublie souvent l’écrivain, l’un des plus brillants du XVIIIe siècle. En le lisant, on songe au Diderot de Jacques le fataliste, au Voltaire des Contes
philosophiques ou encore à Choderlos de Laclos et à ses Liaisons dangereuses. Le Vénitien a le secret des portraits, sait être philosophe ou léger. Ce qui le distingue plus que tout, c’est un esprit, au sens que lui donnait le Siècle des Lumières.

veniseUn soir à l’opéra, on présente Casanova à la marquise de Pompadour qui s’étonne : « De Venise ? Vous venez vraiment de là-bas ? ». Casanova lui répond : « Venise n’est pas là-bas, Madame, mais là-haut ». Sur les pas du voyageur, c’est tout un siècle qui défile, un monde qui, autour de la Révolution française, est en train de changer. Un des seuls lecteurs qui eut connaissance de l’Histoire de ma vie du vivant de Casanova fut le Prince de Ligne. Il adressa au vieil homme cette phrase, que pourraient reprendre bien des lecteurs d’aujourd’hui : « Un tiers de ce charmant tome second, mon cher ami, m’a fait rire. Un tiers m’a fait bander, un tiers m’a fait penser« .

Quelques idées de loisirs :

A lire : Histoire de ma vie, de Casanova, 3 tomes, Robert Laffont – collection Bouquins. Casanova l’admirable, de Philippe Sollers, en poche.

A voir : Le Casanova de Fellini, de Federico Fellini, avec Donald Sutherland. La nuit de Varennes, d’Ettore Scola, avec Jean-Louis Barrault, Marcello Mastroianni, Harvey Keitel, Hanna Schygulla.