Pourquoi faut-il lire (ou relire) « Le Seigneur des anneaux » ?

seigneur-des-anneaux-1Janvier 2014

L’œuvre phare de Tolkien est vite devenue, notamment aux États-Unis, l’étendard d’une certaine contre-culture, et a inauguré une branche de plus en plus développée et influente de la littérature, nommée en anglais la « fantasy ». Que ce soient « La Guerre des Étoiles » ou « Harry Potter », beaucoup de succès de ces dernières décennies n’auraient pu exister sans la création de Tolkien.

Comment expliquer qu’un éminent professeur de philologie anglaise, fasciné par les mythes anglo-saxons et scandinaves, ayant comme vice caché l’invention de langues nouvelles, soit devenu l’objet d’un culte de plus en plus vif depuis maintenant un demi-siècle ? Son œuvre phare, Le Seigneur des anneaux, publié en 1954 et 1955, est vite devenue, notamment aux États-Unis, l’étendard d’une certaine contre-culture, et son influence a marqué l’imaginaire contemporain. En dehors même du succès populaire de la branche de la littérature nommée « fantasy », beaucoup de succès de ces dernières décennies (comme, dans des genres différents, La Guerre des Étoiles ou Harry Potter) n’auraient pu exister sans la création de Tolkien… sans parler des millions d’entrées de l’adaptation cinématographique récente ! Personne ne peut, aujourd’hui, ignorer complétement ce monde médiéval d’elfes et de nains, où la magie côtoie le merveilleux. Se questionner sur les raisons de ce succès semble donc aussi intéressant pour comprendre de l’intérieur cette œuvre que pour révéler ce qui, dans notre monde contemporain, se trouve tant touché par elle.
Nous devons d’abord nous plonger dans l’atelier de Tolkien. Comment a-t-il conçu et élaboré une histoire apparemment simple (l’alliance des peuples pour vaincre le seigneur du mal) à partir d’un univers imaginaire très détaillé et cohérent ? L’étude de ses sources (les Saga nordiques, le poème anglais Beowulf dont Tolkien a renouvelé l’interprétation en tant que savant, les légendes germaniques des Nibelungen…) et de leur transformation nous montre la première qualité du roman, apparemment paradoxale : son réalisme. C’est justement parce que le monde des Terres du milieu est purement imaginaire qu’il faut lui donner une histoire, une géographie, une cosmologie, extrêmement précise. Sans cela l’œuvre serait peut-être agréable mais ne nous toucherait pas aussi directement. Ce qui frappe le lecteur à la lecture du Seigneur des anneaux, c’est qu’il peut croire en ce qui lui est raconté. Son univers est construit de telle manière qu’il rend nécessaire la présence d’un personnage aussi farfelu qu’un nain à longue barbe. Le réalisme de l’œuvre est aussi renforcé par le fait que les enjeux et les relations entre les personnages ne sont pas indépendantes de notre  vécu. Ainsi le traumatisme de la Première Guerre mondiale est-il particulièrement visible lorsque nous sommes plongés au cœur d’une guerre où la mort est toujours plus présente que l’espoir, à la différence de son premier roman, plus enfantin, Le Hobbit.

Ensuite nous pouvons nous demander comment une ambition si personnelle, qui n’était absolument pas destinée au départ à la publication, a pu trouver un tel écho. Le livre obéit à des codes romanesques très spécifiques, utilise un matériau mythologique ancien et la plupart du temps inconnu du public. Qu’est-ce qui dès lors permet d’expliquer l’apparente universalité de sa réception ? Plus généralement, comment comprendre l’impact d’une œuvre qui se donne pour objectif explicite d’être archaïque, non moderne, sur la culture la plus contemporaine, qui semble quant à elle reposer sur le renouvellement toujours plus rapide et le refus de tout ce qui paraît ancien ?

tolkienLa réponse nous semble résider dans le point de départ souvent ignoré de la création de Tolkien : son travail de linguiste. Sa passion de jeunesse consistait à inventer des langues ; l’univers légendaire est venu après coup, pour servir d’écrin à ce souci principal. Le Seigneur des anneaux est le dernier héritier de ce travail d’un demi-siècle. Il se manifeste  de deux manières, à la fois par l’art de l’écrivain qui produit son univers mythologique, mais aussi par le fait que cet univers lui-même se constitue par le langage : la création du monde se fait par le chant des dieux, puis tout être ne devient réel que lorsqu’il est nommé. Cela nous conduit à deux interprétations possibles : Le Seigneur des anneaux peut se voir comme une œuvre au second degré, sorte de pastiche de roman de chevalerie, mais il est aussi, plus profondément, une œuvre au premier degré, qui n’est pas le simulacre des textes du Moyen-Âge, mais qui retrouve l’impulsion de leur geste fondateur. Cette impulsion, c’est ce qui poussait Tolkien à inventer des langues avant d’inventer un monde : c’est la croyance au pouvoir créateur du langage.

C’est cela que la modernité aime, car c’est ce qui lui manque : il y a à foison des histoires qui racontent nos vies et ce faisant insistent sur leur quotidienneté. Mais ces histoires ne croient pas que le fait de raconter crée quelque chose de nouveau par rapport à ce qui est raconté. Or, il y a peut-être plus de réalité dans l’histoire de Frodon que dans celle de bien des romans contemporains. Pourquoi l’expérience vécue ne se rapprocherait-elle pas de l’épopée ? La force de l’œuvre de Tolkien, et singulièrement de son grand roman, est sa foi presque naïve en l’importance de raconter des histoires, pour nous rappeler la grandeur de notre réalité.

Quelques idées de loisirs :

A lire : J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux.
Pour approfondir son univers :Le Silmarillion, récit de la création du monde et de ses premiers âges
Les enfants de Hurin, roman reconstruit par son fils Christopher Tolkien, qui s’inspire du mythe finnois de Kullervo pour développer une histoire bien plus sombre et adulte que ce qu’on peut connaître a priori de son œuvre.
Isabelle Pantin, Tolkien et ses légendes : une analyse détaillée de son œuvre, qui insiste en particulier sur le contexte de la littérature de l’époque.

A voir : Peter Jackson, Le seigneur des anneaux : une belle mise en image, même si le film amoindrit considérablement les enjeux du livre (mais était-il possible de faire autrement ?). La version longue (3h30 par film quand même…) évite un peu cet écueil en ajoutant des scènes qui ne sont pas directement liées à l’action.