Les ponts de Paris

Pont-NeufJanvier 2014

Par une belle journée d’hiver, quand le soleil brille et que l’air est sec, se promener sur les quais et traverser la Seine sur un des 37 ponts qui l’enjambent est un émerveillement.

Du Pont Neuf à la Passerelle Simone de Beauvoir en passant par les ponts métalliques du XIXème, Paris a su traverser son fleuve pour réaliser la jonction entre les deux rives.

Les quelques 37 ponts qui scandent le passage de la Seine à travers Paris constituent un ensemble urbain unique par son homogénéité et son maillage. Dans la mesure où il est un organe structurant du tissu urbain, le pont parisien n’est pas seulement une voie de passage : il fait partie intégrante du décor monumental, et joue un rôle majeur dans la mise en scène de la capitale. Du fait de la fréquence exceptionnelle de ces « agrafes » urbaines, espacées de moins d’un kilomètre les unes des autres, le franchissement du Fleuve, n’est jamais, à Paris, un obstacle, mais au contraire l’objet et le moment d’une flânerie. On pourrait même dire que la notion, le sentiment et le goût même de la vue sur la Seine et des quais comme perspective privilégiée (et désormais classée comme patrimoine mondial de l’UNESCO) naît progressivement au cours du XIXe siècle à partir des points d’observation successifs que les ponts offrent au regard du passant.

Peut-on imaginer une histoire de Paris sans les ponts ? Si les ponts de Paris ne s’étaient pas déployés de manière aussi homogène le long de la Seine, il est fort probable que le développement de la ville en cercles concentriques n’aurait pas été aussi constant. A l’image d’autres capitales articulées sur des fleuves, comme Londres, Rome ou Vienne. Paris aurait en effet pu être en partie décentré par rapport à son fleuve et se développer de manière inégale selon les deux rives. D’autant que l’île de la Cité, dès le IVe siècle et jusqu’au XIVe siècle, demeure le verrou du guet qui donne naissance à la prospérité de la cité commerçante, à l’intersection entre deux routes marchandes majeures : un axe nord-sud, soit la route de la Flandre à la Loire, donc à l’Atlantique, en passant par la Picardie ; un axe sud-est/nord-ouest, qui, le long de la Seine elle-même, mène de la Bourgogne à la Normandie, et donc du Massif central à la Manche. Il faut attendre la fin du XVIe siècle pour voir l’expansion de Paris commander le déploiement des ponts selon l’axe symétrique de la Seine.
De l’espace commercial aux passerelles de promenade : les ponts au cœur de l’identité parisienne et de son évolution

La première fonction historique et déterminante du pont à Paris est avant tout douanière. En une certain mesure, on peut considérer que la ville est née de ce point d’enjambement du « Grand » et du « Petit-Pont », qui relient, à travers l’île de la Cité, et selon l’axe nord-sud, la rue Saint Martin à la rue Saint-Jacques. Il s’agit du premier « octroi » de la ville, qui assure le guet et le franchissement de la Seine. Il fut souvent difficile à contourner, et les rois durent même, au IXe siècle, face aux raids des Normands, construire un pont défensif en aval du premier pont (plus tard le Pont au Change) articulé par une double forteresse : le Palais royal proprement dit d’une part, et le « châtelet » ou petit château au nord. Jusqu’au milieu du XIIe siècle ce pont était en fait une sorte de muraille fluviale de protection du pont (et du port) « commercial ». Durant toute cette période, le pont est donc un fragment d’espace urbain d’autant plus dense que son passage est payant et qu’il est dédié au commerce par son aménagement et ses échoppes. Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir le dernier pont « payant », issu d’une concession d’exploitation privée, disparaître.

A partir du XVIIe siècle, le pont gratuit, et plus encore dégarni de tout lotissement ou construction, s’est imposé comme un des instruments les plus visible de l’aménagement urbain et, Pont-Passerelle-Simone-de-Beauvoir-article-sitepour tout dire, de la présence même d’un pouvoir royal qui ne réinvestit véritablement la ville qu’au lendemain des guerres civiles de religion, sous le règne d’Henri IV. A cette époque, la construction du Pont-Neuf fait figure de révolution urbanistique, associant la place, le pont et la statue, en vue de dégager une sorte d’espace panoptique ouvert sur le Louvre et les quais de la Seine. Cette fonction politique du pont, ne va cesser de se déployer, en exhaussant la ville sans cesse au-dessus du niveau du fleuve et en accompagnant la mise hors d’eau de l’ensemble de l’espace urbain – voie ferrée et métropolitain y compris, au point de constituer, a contrario, par son revers invisible, le lieu de refuge pour les mendiants et les « sans abris ». Habiter sous les ponts devient synonyme d’errance avec le XIXe siècle : le pont a nivelé l’espace urbain et crée un nouveau bas fond qu’est la rive sous-urbaine, qui exprime la présence d’une marginalité au cœur de la ville, que le film Les Amants du Pont Neuf cherche à saisir et à sublimer en une grande fresque expressionniste. Le pont protège en quelque sorte d’une circulation nuisible, bientôt relayée dans les années 1970, par la construction de voies sur berge qui donnent au pont un caractère de plus en plus suspendu.

Après l’exclusion progressive des fonctions portuaires et l’extradition des activités commerciales, la crise de la présence automobile dans la ville et du spectre de la pollution accompagne, à la fin du XXe siècle, la mue piétonnière des ponts – l’emballage par Christo du Pont-Neuf peut marquer en 1985 la prise de conscience de la dimension monumentale, sinon de la « personnalité » même du pont. Avec les années 1990, les trottoirs s’élargissent et les passerelles strictement dévolues au piéton s’édifient désormais de manière privilégiée, en articulation avec des espaces verts (passerelle Léopold Sédar Senghor en 1999, face aux Tuileries ; passerelle Simone de Beauvoir, entre Bnf et parc de Bercy en 2006). Transformé en balcon sur la ville, le pont devient le lieu idéal de la photo-souvenir, sinon, le lieu d’inscription de la mémoire : depuis 2010, le fameux Pont des Arts, demeuré depuis sa construction au cours du Premier Empire le royaume des piétons, fait figure de grand ancêtre et fait l’objet d’un investissement touristique inédit : les « cadenas » d’amour marquent l’appropriation du pont comme décor et mémorial collectif de la flânerie.

Quelques idées de loisir :
A lire : Les ponts de Paris, de Béatrice de Andia (dir.), Action Artistique de la Ville de Paris, 1999.
A voir : Les Amants du Pont Neuf, de Léo Carax (1991)
Un blog dédié aux ponts de Paris : http://blogpontsdeparis.blogspot.fr/

Beaucoup de beaux livres…