La Place de la Concorde

2013-12-Paris-ConcordeDécembre 2013

La place de la Concorde raconte l’histoire de notre modernité et l’histoire de la nation. Une place qui est un maillon entre le Paris ancien et le Paris moderne. Avec la Grande Roue qui l’orne (ou la défigure, c’est selon…), la place brille plus que jamais. Tout n’est pourtant pas que strass et paillettes dans l’histoire de la Concorde.

Parce qu’elle fait partie des rares endroits que l’on ne parcourt presque jamais à pied, la place de La Concorde est comme une structure inconsciente du Paris contemporain. Cette esplanade trop grande de plus de huit hectares, gouvernée par le règne de l’automobile, demeure le centre névralgique et presque géographique de la capitale intra-muros. Bordée par la solennité lointaine des frontons néo-classiques qui l’encadrent, du Palais Bourbon à la Madeleine, la Concorde est fondamentalement un centre géométrique à l’intersection de deux perspectives monumentales, dont l’une est l’avenue la plus célèbre du monde. Surmontée par la figure lointaine de l’Arc de triomphe, achevé en 1836, année même où fut spectaculairement dressé l’obélisque, la place sert de ligne de fuite et de compas à la frontière entre le “Vieux Paris” et celui dont le XIXe siècle bourgeois et industriel accouche.

La modernité néo-classique du premier XIXe siècle, précédant immédiatement l’ère industrielle, se manifeste par une révérence envers l’Antiquité et un goût pour les lignes géométriques et la perfection de leur tracé, est parfaitement illustré par ce qui est aussi un cadran solaire d’exception. A l’image d’une relique sainte, en écho à l’obélisque de la place Saint-Pierre au Vatican, l’un des deux obélisques originaux du Temple de Louxor, a été offert par le khédive du Caire au roi Louis-Philippe, en vue de fêter la renaissance de l’Égypte et l’amitié franco-égyptienne, grâce à la découverte des hiéroglyphes par Champollion. Avec la place de la Concorde, la future “ville lumière” de l’Europe est bien devenue une nouvelle Rome.

2013-12-Paris-Concorde-1Celle qui fut pourtant la dernière “place royale” programmée sous l’Ancien régime, héritière d’une longue série d’esplanades destinées, depuis Henri IV et la place Dauphine, à accueillir autant de statues équestres que de rois (place des Vosges, place des Victoires, place Vendôme), la place “Louis XV” est alors à la lisière entre la ville et la campagne, à une époque où les Champs-Élysées pouvaient se prévaloir d’être une promenade véritablement champêtre. On peut considérer qu’en 1836, avec son obélisque, la place dessinée dès 1753 par l’architecte Gabriel est achevée. Jacques Hittorf achève d’illustrer la Concorde par la représentation monumentale de ce qui était alors considéré comme les huit plus grandes villes de France (Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, Rouen, Brest, Lille et Strasbourg) et l’installation de deux fontaines, dédiées aux mers et aux fleuves.

La place de la Concorde raconte l’histoire de notre modernité et de la nation et dévoile une histoire opératoire, volontariste, universaliste, mais aussi témoigne de l’ambition urbanistique d’une capitale, qui entre le XVIIe et le XIXe siècle s’est affranchie des contraintes qui l’enserraient jusque-là : une place qui est un maillon entre le Paris ancien et le Paris moderne, orchestrant l’une des plus belles perspectives du monde.

Si l’actualité politique récente et les scènes de victoire électorale de 1995 et 2007 ont pu le laisser croire, la place de la Concorde n’est pas pour autant une anti-Bastille. C’est un lieu de mémoire fondamentalement partagé, et plus encore, un vaste espace disponible à toutes les appropriations, au cœur de Paris. Dans la mesure où il s’agit d’un monument grandement servi par le vide, la place de la Concorde peut se prêter à de nombreuses, et parfois contradictoires, formes de manifestations du pouvoir. Alors même que son baptême, sous le nom de “Place Louis XV”, au milieu du XVIIIe siècle, indique combien elle a été créée pour honorer la majesté royale, ce n’est sans doute pas un hasard si un nom d’usage, a fini par s’imposer, au cours du XIXe siècle : la place, au cours de son histoire, va peu à peu littéralement incarner la Concorde, vertu antique et romaine, choisie en 1795, au lendemain de la Terreur pour désigner un espace qui était devenue en 1792 “place de la Révolution” et à partir de 1793 la principale scène d’exécution des “tyrans”, du roi Louis XVI à Robespierre. Ainsi donc la Concorde désigne avant tout le lieu où se rencontrent et s’affrontent les différents “corps” de la souveraineté – roi et nation : Palais des Tuileries et Louvre à l’Est, siège du pouvoir exécutif et Palais-Bourbon au Sud, siège du pouvoir législatif, sous l’œil et la garde, de l’église (de la Madeleine) au Nord et de l’armée (arc de triomphe) à l’Ouest.

La place où se sont donc partagées les deux France du XIXe siècle, a été chargée, du fait des circonstances, d’accomplir régulièrement et tour à tour, leur opposition et leur “réconciliation”. Que la démarche soit imprévue – le 6 février 1934 lors des émeutes des ligues fascistes comme le 7 mai 1995 pour l’élection de Jacques Chirac – ou programmée – comme le 30 mai 1968 pour la manifestation de soutien au général De Gaulle ou pour un meeting présidentiel, la place ne se résout pas à être un lieu de mémoire exclusif de la “droite française” ; mais bien plutôt le lieu de l’acceptation irréductible de la République, ainsi que semble l’indiquer la position de la tribune officielle de la revue militaire du 14 juillet, à la place même où tomba la tête de Louis XVI.

Quelques idées de loisir :

A lire : Le grand voyage de l’Obélisque, R. Solé (en poche), L’Obélisque de Louxor : Histoire de sa translation à Paris, J-B. Apollinaire Lebas (ouvrage écrit en 1839 par l’ingénieur français chargé de ramener et d’ériger l’Obélisque et disponible sur Google livres), Le guide du promeneur du 8ème arrondissement, Sorel (Parigramme), Vie et histoire du VIIIe arrondissement, A. Jacob et J-M Leri
(Hervas).

A voir : Si Paris nous était conté, de S. Guitry, film choral retraçant l’histoire de Paris des origines à 1955 ; Remontons les Champs-Élysées, de S. Guitry, idem que le film précédent mais cette fois centré sur l’histoire des Champs-Élysées.