Jean-Bedel Bokassa

BokassaJanvier 2014

La République centrafricaine a connu, dans son histoire mouvementée, des figures insolites. Son ancien empereur a sans doute atteint un sommet en la matière. Coup de projecteur sur Jean-Bedel Bokassa.

Jean-Bedel Bokassa doit son prénom à l’abréviation de celui d’un saint sur un almanach. Jean-B.D.L., pour Jean Baptiste de Lasalle, devint en effet Jean-Bedel. Il naît en 1921 dans un village du nom de Bobangui, situé à 80 km de la capitale Bangui ; ville où il meurt en 1996 après une vie tumultueuse et une destinée des plus incroyables.

Quoi qu’en disent ses plus fidèles soutiens et les nostalgiques de son aventure impériale, c’est un dictateur. La part sombre de la légende de Bokassa comporte un élément qui a grandement contribué à sa célébrité : il aurait été cannibale. On a tout entendu à ce sujet. Les uns jurent avoir vu des têtes humaines dans les frigos du palais. Les autres croient que ce sont des rumeurs qui ont été créées de toute pièce quand la France est intervenue pour le faire tomber et qu’il fallait le salir. Même si certains spécialistes n’en démordent pas et pensent qu’il aurait pu pratiquer la manducation des corps post mortem, retenons sur le sujet le bon mot d’une de ses filles : « On sait que c’est faux ! Depuis ce temps, il nous aurait mangés ! ». Étant donné qu’il a eu 17 femmes et 39 enfants reconnus, il aurait eu de quoi faire… La justice a tranché cette question puisque lors de son procès à Bangui, de nombreuses années après sa chute, il fut condamné pour de nombreux crimes mais pas pour anthropophagie.

La Centrafrique, comme nombre d’autres pays en Afrique, dispose de nombreuses Bokassa-emblèmeressources naturelles, notamment l’or, l’uranium et bien sûr les fameux diamants. On s’accorde aussi à lui attribuer un potentiel certain en matière de pétrole et d’hydroélectricité. Très faiblement peuplé, à peine plus de 5 millions d’habitant, c’est un pays relativement grand (622 000 km2) et donc à très faible densité de population. Bien qu’enclavé au centre de l’Afrique, d’où son nom, ce pays aurait donc tout pour être prospère. Et pourtant…

Ancienne colonie française, la Centrafrique portait alors le nom d’Oubangui-Chari et faisait partie de l’Afrique Équatoriale Française. Durant la Seconde Guerre Mondiale, elle rejoignit les Forces Françaises Libres. Elle proclame son indépendance le 13 août 1960. Son premier chef d’État s’appelle Barthélémy Boganda. Parlementaire à Paris du temps des colonies et prêtre défroqué, c’est un tribun charismatique. Il a une ambition et une vision panafricaine. Il imaginait des États-Unis d’Afrique Latine regroupant la Centrafrique, le Gabon, les deux Congo, le Cameroun et même l’Angola. Pendant le court laps de temps où il a exercé le pouvoir, il n’a pas toujours été exemplaire en matière de démocratie et de respect de l’opposition. Il meurt dans un accident d’avion en 1959.

C’est David Dacko qui succède à Barthélémy Boganda jusqu’à ce que Bokassa, un cousin « à l’africaine » comme il le dit lui-même, lui chipe sa place lors du coup d’état ubuesque de la Saint Sylvestre. Ceci se déroule entre le 31 décembre 1965 et le 1er janvier 1966, et est officiellement à l’instigation d’un troisième larron, le chef de la gendarmerie.

Bokassa-sacreCe dernier se lance alors dans sa tentative de prise de pouvoir et envoie, entre autres, des gendarmes arrêter Bokassa qui est alors chef d’état-major et qui parvient à retourner la situation à son avantage. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin et voyant l’opportunité à saisir, Bokassa en profite pour débarquer son cousin, prendre le pouvoir et se proclamer Président de la République le 1er janvier 1966. Certains pensent toutefois que Bokassa aurait été le réel instigateur du coup d’état et que le pauvre chef de la gendarmerie, qui a littéralement disparu par la suite, n’aurait servi que de prétexte. A cette occasion, dès ses débuts, le régime de Bokassa s’illustrera par son goût tragique pour le burlesque. Quand on lui demandera ce qu’il est advenu du chef de la gendarmerie, Bokassa, sans se démonter, affirmera qu’il a été arrêté et enfermé dans une cellule et que le lendemain matin la cellule était vide.

Commencent alors 13 longues années de pouvoir absolu. Ce n’est en effet qu’en 1979 que la France, lassée de cet allié encombrant, de moins en moins fiable et de plus en plus sanguinaire, le débarquera lors d’une opération militaire du nom de « Barracuda ».

Petit retour en arrière sur les années de formation de Jean-Bedel Bokassa. Il devient orphelin à 6 ans. Son père est chef de village. Il se rebelle contre les brutalités des colons et libère des prisonniers, ce qui lui vaut d’être arrêté. Jugé sommairement et condamné à mort, il est exécuté en public quelques jours plus tard. Une semaine après, la mère de Bokassa se suicide. Il est alors scolarisé chez des missionnaires par son grand-père qui le destinent à la prêtrise. Mais lui choisit de s’engager dans les troupes coloniales de l’armée française. Sergent des troupes françaises libres, il débarque en Provence en 1944 et participe à la bataille du Rhin. Il terminera sa carrière dans l’armée française au grade de capitaine après avoir également combattu en Indochine et en Algérie. Il aura été décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre.

C’est en tant que militaire français qu’il rentre en RCA quand celle-ci s’apprête à devenir indépendante. Il y est en effet détaché pour travailler à la création, à la formation et à l’encadrement de l’armée centrafricaine. Il quittera finalement l’armée française et fut nommé colonel et chef d’état-major par son cousin.

Une fois au pouvoir, Bokassa fait tomber les unes après les autres les limites conscientes ou inconscientes. Il n’y a plus aucun filtre. Despote ubuesque, il n’en fait qu’à sa tête et chemine progressivement vers son sacre. Il commence par jouer d’une faconde certaine et met en avant sa rigueur de militaire pour bénéficier pendant les premières années d’une vraie popularité, notamment à l’étranger où l’homme à poigne qu’il dit être est favorablement écouté.

Bokassa-marche-du-sacrePourtant, très vite, il accapare tous les pouvoirs. Ainsi dans l’acte constitutionnel du 8 janvier 1966, soit 7 jours après son coup d’état, il est écrit que « le Président légifère par ordonnances ». Bokassa a beau jurer ses grands dieux qu’il n’assume la charge du pouvoir qu’à la demande de son prédécesseur qui n’en voulait plus et à qui il aurait sauvé la vie lors de la fameuse tentative de coup d’état fomenté par des extrémistes prochinois… plus personne n’est dupe. Mais il ne s’arrête bien sûr pas là. Il s’autoproclame Président à vie en 1972 puis se promeut maréchal en 1974. Les opinions publiques ne croyant plus depuis longtemps à la thèse du despote éclairé, ses appuis se raréfient. Ne sentant pas le danger venir, rien ne l’arrête.

Dans cette course insensée vers l’absolutisme et la démesure qu’il semble mener avec d’autres chefs d’état africains, à commencer par son voisin Mobutu au Zaïre, lui aussi maréchal, et Amin Dada en Ouganda (Le dernier roi d’Écosse est à (re)voir à ce sujet), il sème tous les autres lorsqu’il se sacre Empereur le 4 décembre 1977. Sommet du grandguignolesque, ce sacre est celui d’Ubu.

Plus de 5 000 personnes sont conviées à cette reproduction du sacre de Napoléon 1er. Comme son modèle, Bokasa se couronne lui-même empereur. A part le Premier ministre de l’Ile Maurice, aucun chef d’état étranger ne cautionna de sa présence cette folie mégalomaniaque. Cela dit, tous les gouvernements étrangers étaient tout de même représentés par des ambassadeurs ou des ministres… Recouvert d’une cape écarlate doublée d’hermine blanche, Bokassa se proclama donc 1er. Des cavaliers centrafricains revêtirent des uniformes de hussards pour escorter le carrosse impérial recouvert de bronze et d’or et tiré par 8 chevaux importés de Normandie. Ce dernier était tellement lourd que deux des chevaux moururent lors du trajet ce qui contraint l’empereur à finir en limousine. Le joaillier Claude Arthus-Bertrand confectionna la couronne qui comportait 7 000 carats de diamants, dont l’un de 60 carats.

Bokassa avait déclaré s’être converti à l’Islam pour plaire à son nouvel ami Kadhafi qui l’en remercia en finançant sans doute cette folie.  Son titre complet était « Empereur de Centrafrique par la volonté du peuple centrafricain, uni au sein du parti politique national : le MESAN » (Mouvement pour l’Évolution Sociale de l’Afrique Noire).

Ironie de l’histoire, c’est son cousin Dacko qui fut mis au pouvoir par les français en 1979. Celui que de Gaulle surnommait « le soudard », qui finissait nombre de banquets et de discours par « Vive la Coloniale », meurt d’une crise cardiaque à Bangui après de nombreuses années d’exil en France et en Côte d’Ivoire. Il avait été condamné à mort lorsqu’il était rentré en RCA mais sa condamnation avait été commuée en prison à vie, puis en 10 ans d’emprisonnement avant qu’il ne soit finalement gracié en 1993.

A lire :

Bokassa 1er – la grande mystification, de R.-J. Lique.