Comment l’Europe s’est-elle construite ?

Europe-Francfort Janvier 2014

On votera le 25 mai pour élire les députés européens. Mais l’Europe semble en panne. D’où vient-elle ? Quels sont les blocages ?
Au moment où elle rencontre une crise de conscience, plutôt qu’une crise de croissance, la construction européenne semble reposer sur de maigres acquis institutionnels.

La « construction européenne » désigne un vaste mouvement diplomatique et juridique, qui vise à faire converger, non seulement les facteurs budgétaires mais aussi d’échanger, pour mieux gouverner, des valeurs, des biens et des hommes sur un territoire longtemps limité à l’Europe occidentale. Héritière des courants pacifistes de l’Entre-deux-guerres, l’idée européenne est avant tout conçue comme un remède à la guerre endémique sur un continent saturé par les identités nationalistes et les désirs d’expansion, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Fille de la guerre des nations, l’idée européenne s’est nourrie de la guerre des idées économiques : l’union progressive de l’Europe libérale, issue de la redistribution après 1948 de la manne financière du plan Marshall, s’est édifiée comme un rempart face au bloc communiste.

Dès 1950 et la création de la CECA (Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier), ce qui deviendra la locomotive de l’Europe se met en place : le couple franco-allemand incarne dans un premier temps une volonté de construire les interdépendances par étapes et à échelle réduite, à six tout d’abord, avec l’Italie et le Benelux. La configuration était alors quasi « carolingienne », soit le vieux noyau de l’Empire romain germanique. Ceci explique pourquoi de nombreux européens convaincus ont longtemps été opposés à l’intégration de la Grande-Bretagne qui finalement eut lieu en 1973 : cette dernière a en effet systématiquement résisté à toute forme d’union qui pourrait avoir des conséquences politiques. A partir de cette date, l’intégration à la Communauté équivaut, après le temps des dictatures du Sud (Grèce, Espagne et Portugal) comme de l’Est (RDA, Pologne, Tchéquie, etc.), à un certificat d’admission au sein d’un concert de pays démocratiques et libéraux. Voilà pourquoi, contrairement aux apparences, les années 2000 marquent, au lendemain de la chute du communisme, la fin d’un cycle débuté cinquante ans plus tôt, bien davantage que le début d’une nouvelle ère.Europe-1

En 2007, c’est donc en silence que l’Europe occidentale a fêté, les cinquante ans de son « Union » officielle sous la forme d’une communauté économique. Il faut bien dire que l’UE d’aujourd’hui n’a plus grand chose à voir avec l’Europe des six fondateurs du traité de Rome de 1957. L’Union européenne est-elle déjà remisée dans l’arrière monde contemporain ? Il est d’usage, en France, depuis, les multiples rejets, par voie démocratique, de la Constitution européenne en 2005, de considérer que la construction européenne est en « crise », voire en perdition. Depuis cinq ans, la question de la fragilité monétaire a dès lors pris le relais du doute politique. Depuis 2010, la crise budgétaire comme l’effritement des solidarités communautaires semblent même transformer la « crise » grecque en épreuve du feu pour l’ensemble du continent. Comme si, par-delà les raisons financières, le symbole que constitue le berceau idéalisé de la Démocratie pour les autres membres de l’Union, ne pouvait qu’annoncer, par son exclusion éventuelle, le déclenchement de la désintégration générale.

Depuis l’accomplissement de l’union monétaire en 2002, véritable révolution pour les marchés financiers, la question de ce qui non seulement rapproche mais lie entre eux les européens a-t-elle vraiment été posée ? La question de la Constitution a été un échec dans la mesure où elle pensait pouvoir énoncer un certain nombre de « principes », juridiques et moraux, communs. L’Europe s’est pourtant d’abord construite dans la pratique, et face aux nécessités, comme un rempart politique par la liberté économique : une fois réalisée l’union douanière et monétaire, la question de la convergence des économies apparut comme une utopie – comment concilier la France agricole par rapport à l’Allemagne industrielle ? Que dire alors de celle des consciences…

Europe-plantu_douanes_UELongtemps laissée de côté du fait de la libéralisation des sociétés, la question confessionnelle et celle du socle fondamentalement chrétien de l’identité européenne arrive progressivement sur le devant de la scène ; d’autant que la construction européenne a trop longtemps négligé le maniement des symboles : quelle est la part d’Européens sachant ce que représente le drapeau aux douze étoiles ? Il ne s’agit bien sûr pas du nombre des pays de l’Union, qui ne sont plus douze depuis près de vingt ans, mais de la couronne de gloire de la Vierge Marie… Si la question de l’union du continent est bien conforme à l’ancestrale idée du « catholicisme », en tant qu’église universelle, il n’est pas certain qu’elle puisse s’accommoder du contact avec un monde orthodoxe oriental.

Le ciment de l’identité européenne est-il pour autant impossible à forger ? Alors même que l’Europe est précisément fondée sur une histoire partagée d’une très grande richesse, il manque aux Européens un récit commun, hormis, précisément, le mythe fondateur de la Démocratie athénienne, qui permet un dialogue relatif entre l’Europe orientale et l’Europe occidentale. Qui peut dire ce que seraient les contours d’un « roman international » européen qui permette, même artificiellement, d’entretenir et de maintenir la volonté de « vivre ensemble » ?

A lire :

La construction européenne, de Pierre Gerbet, Paris, Imprimerie nationale, 1994. [un ouvrage ancien mais le meilleur récit des péripéties politique et économique], Jean Monnet, 1888-1979, d’Éric Roussel (Éditions Fayard, 1995), Histoire de la construction européenne, de Marie-Thérèse Bitsch (Éditions Complexe, coll. Questions à l’histoire, 2003).