Charles Pathé

2013-12-Portrait-PathéDécembre 2013

Si on ouvre un dictionnaire à cinéma, on y apprend que le mot est l’apocope de cinématographe qui vient, lui-même, de deux mots grecs kinema (mouvement) et graphein (écrire). Pour mémoire, une apocope consiste à retirer des syllabes ou des phonèmes d’un mot. Le résultat d’une apocope est une abréviation (par exemple « appli » pour application).

Cinématographe est un mot inventé par un des pionniers du 7ème art, Léon Bouly. Pourtant plus grand monde ne le connait aujourd’hui. Il avait déposé en 1892 un brevet pour un appareil qu’il avait inventé et qui assurait à la fois la prise de vue et la projection. Malheureusement son invention n’a jamais vraiment fonctionné, en tout cas pas comme il l’avait souhaité. Par manque d’argent, il est contraint de vendre cette appellation aux frères Lumière qui l’utilisent pour leur propre invention.

Heureusement, ces derniers n’écoutent pas leur père qui voulait donner à l’appareil de ses fils un nom improbable. Ainsi, si les frères Lumière n’en avaient pas fait qu’à leur tête, nous irions aujourd’hui au « Domitor » (ou peut-être au Domi, au Totor ou encore au Dodo ?) plutôt qu’au cinéma ou au ciné. On peut dire qu’ils ont eu le nez creux, les deux frangins, parce que franchement qui a envie de proposer un « date » au Domitor ?

Sans refaire l’histoire en détail, entre les premières  vues des frères Lumière (La sortie de l’usine Lumière à Lyon, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat, L’arroseur arrosé…) et l’usine à rêve mondialisée et l’art universel qu’est aujourd’hui le cinéma, il y a un gouffre, franchi notamment par Charles Pathé. Comment ce fils de bouchers-charcutiers, qui aurait donc pu porter un nom phonétiquement prédestiné s’il était resté dans la branche de ses parents, s’y est-il pris ?

A 14 ans, il quitte l’école et se lance dans le difficile apprentissage du métier de boucher-charcutier, rue de Charenton dans le XIIème. Après 11 années pendant lesquelles il travaille souvent 15 heures par jour, il se lance dans la boucherie ambulante. Mais cela ne lui convient pas. Il tente l’aventure vers un des eldorados de l’époque : l’Argentine. Ce pays faisait alors rêver un grand nombre d’européens par son dynamisme, sa taille, ses richesses… C’était le pays de tous les possibles. En 1913, il était au 12ème rang mondial pour le PIB par habitant, juste devant la France. Parti avec quelques maigres économies avec la ferme intention de faire fortune, Charles Pathé rentre en France quelques années plus tard dans un sale état. Il a attrapé la fièvre jaune et a eu la chance de s’en sortir alors que son associé est, lui, décédé. De plus, il n’a pas trouvé le succès dans les affaires loin de là… Son ultime tentative, le commerce de perroquets, est à nouveau un échec, les volatils ayant presque tous succombé lors de la traversée.

Il se marie et se fait embaucher comme gratte-papier d’un avoué parisien. Comme il semble alors lointain le temps des rêves argentins ! Le voilà contraint à « pisser de l’encre » pour faire bouillir la marmite. Et pourtant, sans le savoir, il est proche du but. Il se rend en effet à la foire de Vincennes, l’actuelle Foire du Trône, en plein été 1894, il découvre le phonographe Edison. Un peu plus tard, il découvrira à Londres le kinétoscope Edison. Il a le coup de foudre pour ces technologies et a l’intuition de se lancer dans cette nouvelle activité qui n’en est pas encore vraiment une.

2013-12-Portrait-Pathé-1Pour mémoire, le kinétoscope est l’ancêtre du cinéma et en constitue le véritable point de départ. Cet appareil est inventé par Thomas Edison, scientifique et industriel américain de génie est également créateur de General Electric. Tout à l’euphorie de ses découvertes, il oubliera de déposer les brevets du kinétoscope. Les frères Lumière, entre autre, s’engouffreront alors dans la brèche et apporteront à cette révolution en marche toute leur maestria technique en s’en inspirant pour développer leur propre outil, le fameux cinématographe. Malgré le succès rencontré lors des premières projections, la famille Lumière ne croit pourtant pas vraiment à l’avenir de son invention. Ainsi Antoine, le père des deux frères, refuse de vendre le cinématographe à Georges Méliès. Ce dernier est alors un célèbre illusionniste, qui pressent immédiatement tout le potentiel du cinématographe et qui propose une forte somme pour cet achat. Antoine Lumière se croit obligé de tempérer l’enthousiasme du jeune Méliès. Il pense que ce dernier dépenserait ainsi inconsidérément son argent pour une invention sans aucun avenir dans le spectacle. Ne se laissant pas décourager par ce refus, Georges Méliès ira s’approvisionner en Grande-Bretagne, développera son propre matériel, adaptera des pellicules et deviendra le réalisateur de génie qu’on connaît et l’un des pères des effets spéciaux et des truquages.

Revenons à Charles Pathé. En quelques années seulement, après cette fameuse foire de Vincennes, il construit un empire industriel dans le cinéma. Il commence par être forain, proposant des écoutes de phonographes au public puis devient marchand de matériel à Paris. Il se rend vite compte qu’il faut aller plus loin. Associé avec un de ses frères, Emile, il crée la société Pathé Frères. Très rapidement, des capitaux lyonnais et stéphanois donnent une nouvelle ampleur à leur affaire. C’est une période de grands chamboulements industriels. La Révolution Industrielle est passée par là. Les projets sont souvent démesurés et aboutissent parfois à des ratés magistraux. Mais il arrive aussi, souvent, que ces nouveaux industriels, associés à des financiers audacieux mènent à bien des innovations déterminantes.

Pathé ne se limite donc pas à la revente de matériel. La société va industrialiser la fabrication de la pellicule et des projecteurs. Mais ce n’est pas tout. En effet, pourquoi se limiter à la fabrication du support ? Pourquoi ne pas créer le contenu et les conditions de présenter ce contenu au public ? Des studios de cinéma sont créés à Joinville le Pont et à Montreuil, une usine de pellicules vierges à Vincennes, des opérateurs sont envoyés à travers le monde et puis très vite des filiales à l’étranger sont mises sur pied. Partout. Pathé devient en à peine deux décennies une des premières multinationales. Dès 1907, la société a des sites de production de matériel en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Russie. En 1914, la part de la société dans la production mondiale de films est estimée par certains à 70 %. Dans les années 20, Pathé est installée à Tokyo,  Saint-Pétersbourg, Johannesburg ou encore New York et la liste n’est pas exhaustive.

Il y aura jusqu’à 200 succursales ou filiales dans le monde. Tous les secteurs d’activité sont alors concentrés : la production, les laboratoires, la diffusion, l’exploitation de films… Le groupe va contribuer à inventer l’économie du cinéma. C’est Pathé qui crée les actualités filmées. C’est aussi Pathé qui met en place la location des films, moyennant un intéressement des distributeurs et exploitants, en lieu et place de la vente de copies pratiquées à l’origine. C’est enfin Pathé qui découvre des talents éternels comme le génial Max Linder.

2013-12-Portrait-Pathé-2Toutefois, au lendemain de la Première Guerre Mondiale, les frères Pathé ont le sentiment que le temps des États-Unis est venu. L’Europe s’est épuisée dans cette boucherie qui l’a saignée à blanc pendant que la jeune Amérique prenait, elle, son envol. Les cartes ont été rebattues par la guerre… Ils en concluent qu’il serait illusoire de vouloir s’opposer à la montée en puissance de l’Oncle Sam et décident de céder leur empire par branches et dans les meilleures conditions possibles. L’activité phonographique, basée à Chatou, est ainsi cédée à Marconi et prend le nom de Pathé-Marconi. Eastman, plus connu maintenant sous le nom de Kodak, acquiert l’usine de Vincennes…

Né le 26 décembre 1863 en Seine et Marne, on commémorera cette année le 150ème anniversaire de sa naissance, Charles Pathé est issu d’une famille alsacienne. Venu au monde 8 ans seulement avant le traumatisme de la défaite contre la Prusse et de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand naissant, Charles Pathé a souhaité mettre en avant la France en choisissant le coq gaulois comme emblème de sa société.

Voilà comment celui qui n’avait visiblement pas envie d’être boucher-charcutier, qui partit chercher la fortune en Argentine et en revint penaud, finit par devenir le premier magnat du cinéma et surtout celui qui fit de cette animation de fête foraine une industrie mondialisée et un art universel.

Quelques idées de loisir :

A lire : Une si jolie usine – Kodak-Pathé Vincennes, de F. Sauteron (L’Harmattan), Pathé, premier empire du cinéma, dir. J. Kermabon (Éditions du Centre Pompidou), Écrits autobiographiques, C. Pathé (L’Harmattan)

A voir : Le voyage dans la lune, de G. Méliès, Le cinéma de Max Linder, coffret.