Montmartre, une histoire de village ?

Montmartre Sacré-CœurNovembre 2013

“L’esprit de la France est à Paris, l’esprit de Paris est à Montmartre !” disait Sacha Guitry. La vocation spirituelle de Montmartre commence tôt. Les Romains y ont édifié un temple dédié à Mars, d’où une première étymologie possible : Mons Martis (le mont de Mars). Une autre hypothèse en rattacherait le nom à une origine chrétienne : ce serait le mont des martyrs. En effet, c’est sur ses pentes que l’évêque Denis et deux de ses compagnons subissent le martyre vers le milieu du IIIè siècle. Le saint, après avoir été décapité, aurait ramassé sa tête et gravi la butte jusqu’à son sommet avant de poursuivre en direction du nord et de s’effondrer là où fut édifiée, plus tard, une basilique qui porte son nom. Puis, au Xè une première abbaye est fondée. Louis VI le Gros la confie en 1133 à des bénédictines. Elle s’étend de l’actuelle commune de Saint-Denis aux Grands Boulevards. Ce domaine est sous la responsabilité des Abbesses, à l’origine de la place du même nom, ou Dames de Montmartre.

L’histoire religieuse de Montmartre s’enrichit en 1534 lorsque Ignace de Loyola et ses compagnons fondèrent, sur le lieu du martyre de saint Denis, la Compagnie de Jésus (les Jésuites). Une nouvelle période s’ouvre quand, en 1784, l’administration royale décide de construire une barrière fiscale autour de Paris, le Mur de Fermiers généraux, afin de taxer les marchandises entrant dans la capitale. L’installation à l’extérieur du mur, et notamment à Montmartre, de cabarets et débits de boissons, qui profitent ainsi de coûts moins élevés que dans la capitale est ainsi favorisée. La Révolution transforme ensuite Montmartre et l’Abbaye, devenue Bien National, est vendue aux promoteurs privés. Entre les moulins qui déjà parsèment la butte, l’exploitation du gypse (la place Blanche en tirerait son nom) s’intensifie et l’urbanisation se développe.

Les transformations d’Haussmann vont renforcer cette évolution. En 1860, le Mur des Fermiers généraux est abattu et la commune de Montmartre est, en grande partie, rattachée à Paris pour constituer le XVIIIè arrondissement. Son identité populaire s’affirme alors encore davantage, résultant en grande partie de la relégation dans les quartiers périphériques des populations modestes chassées des nouveaux quartiers du centre de Paris. Cela n’est bien sûr pas étranger à la naissance de l’événement le plus important de l’histoire contemporaine de Montmartre : la Commune. Née de la tentative du gouvernement versaillais de Thiers de reprendre, le 18 mars 1871, les canons positionnés sur la Butte lors de la guerre franco-Montmartre 2prussienne, l’insurrection parisienne part de Montmartre et incarne pendant trois mois la première tentative de création d’un Etat ouvrier. Sévèrement réprimée lors de la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, la Commune constitue l’incontournable référence de l’esprit montmartrois ; un esprit que les autorités combattent en érigeant au sommet de la butte un sanctuaire prestigieux “pour faire amende honorable [des] péchés du pays” : le Sacré-Cœur.

Mais l’esprit de Montmartre s’incarne surtout dans l’esprit de bohème érigé en art de vivre. Dès le début du XIXè, les peintres en rupture d’académisme sont venus y peindre des paysages échappant encore à l’urbanisation.  Au début du XXè, c’est donc naturellement que l’avant-garde de la peinture occidentale s’y établit aussi. Au Bateau-Lavoir, ensemble de studios-ateliers sans aucun confort, vivent ceux qui deviendront les Maîtres de l’art contemporain : Picasso, Braque, Gris, Van Dongen, Modigliani, Max Jacob, Apollinaire… En 1907, Picasso y peint Les Demoiselles d’Avignon, magistral manifeste de la peinture moderne ! Cette bohème artiste fréquente les cafés et cabarets qui n’ont cessé de se multiplier depuis le Mur des Fermiers généraux. Elle y retrouve bourgeois et gens du monde qui viennent s’encanailler et s’étourdir au rythme du French Cancan emmené par les vedettes du Moulin Rouge : La Goulue, Nini Pattes-en-l’air, Jane Avril ou Valentin le Désossé. Dans un style plus littéraire et subversif, au Chat Noir, Aristide Bruant écrit la légende montmartroise et chante les heures glorieuses de la Butte. Celles-ci sonnent jusqu’à la veille de 14-18, ce fut La Belle époque ! Après guerre, le centre de la fête parisienne se déplace à Montparnasse, ce sont Les Années folles. Aujourd’hui, on peut craindre qu’il ne reste plus de cet esprit montmartrois qu’un succédané livré au tourisme de masse. Pourtant, ici où là, au détour de quelques ruelles oubliées, il subsiste encore, fort de son irrévérencieuse fécondité. Valentin le Désossé. Dans un style plus littéraire et subversif, au Chat Noir, Aristide Bruant écrit la légende montmartroise et chante les heures glorieuses de la Butte. Celles-ci sonnent jusqu’à la veille de 14-18, ce fut La Belle époque ! Après guerre, le centre de la fête parisienne se déplace à Montparnasse, ce sont Les Années folles. Aujourd’hui, on peut craindre qu’il ne reste plus de cet esprit montmartrois qu’un succédané livré au tourisme de masse. Pourtant, ici où là, au détour de quelques ruelles oubliées, il subsiste encore, fort de son irrévérencieuse fécondité.

Montmartre 7Quelques idées de loisirs

A lire :

Montmartre : des écrivains, des poètes et des chansonniers, P. Maunand, Pimientos. Montmartre, J. Besh, Parigrame, collec. Marcher à Paris. Le promeneur de la Butte Montmartre, P. Desalmand, Arcadia, roman.

A voir :

French cancan, J. Renoir. Can-can, W. Lang. Lautrec, R. Planchon. Moulin Rouge, B. Luhrmann. Le dernier métro, F. Truffaut. Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, J-P. Jeunet. La Môme, O. Dahan.