Les séries (américaines) nous rendent-elles meilleurs ?

Mad-MenNovembre 2013

Les séries télévisées américaines se sont installées dans nos vies comme un nouveau pôle de dépendance, de plaisir, de dilemme et de pensée. Nous passons beaucoup de temps à les regarder, à en parler et sans doute s’immiscent-elles d’une façon ou d’une autre dans nos rêves. Il est donc légitime de se demander pourquoi elles nous importent tant. Parce qu’elles sont une formes particulièrement efficace de divertissement ? Ce n’est sans doute pas la raison principale. Et si l’exégèse des séries est de plus en plus pratiquée par des philosophes, les Presses Universitaires de France y consacre d’ailleurs une collection, c’est aussi parce qu’elles sont dotées d’un potentiel éthique : elles sont capables de soutenir notre désir de devenir meilleur. Cette idée est éclairée par la pensée de Stanley Cavell, auteur de Le cinéma nous rend-il meilleurs ? et l’un des plus grands philosophes américains vivants. Son œuvre est fondée sur l’idée que le cinéma est une expérience proprement philosophique. Il est “un lieu d’éducation pour les adultes”.

Une scène clé du premier épisode de la série Mad Men, chef d’œuvre d’intelligence et de sensibilité, nous permet de comprendre directement de quoi il s’agit. Mad Men suit l’ascension sociale d’un publicitaire dans le New York des années 60. Mais la série parle en fait de notre temps, de nos vies. Ainsi dans le pilote, le héros Don Draper voit son arrogance  désarmée par une femme qui lui déclare : “Je sais très bien ce que ça fait de sentir qu’on n’est pas à sa place, coupé des autres. Je sais ce que c’est que de voir le monde de l’extérieur alors que tous les autres vivent dedans. Et j’ai l’impression que vous le savez aussi”. Or ce constat s’adresse aussi bien au héros qu’au spectateur. Il décrit, d’une part, notre expérience commune d’individu moderne et, d’autre part, la situation que chaque spectateur est amené à vivre : happé par ce monde réaliste qui se déploie sur l’écran mais dont il est absent.

C’est sur cette proximité entre notre condition de vie et notre jouissance de spectateur qu’est fondée la pensée de Stanley Cavell. Car si on va au cinéma ou regarde des séries, c’est précisément pour revivre à distance,  “touché mais pas coulé” dit Cavell, cette expérience douloureuse d’être séparé des autres, ce quotidien tissé de ratages à échapper à notre solitude, et aussi de réussites heureuses à se raccorder au monde. De fait, ce qui nous marque le plus, n’est-ce pas ces dialogues mémorables (déclaration d’amour, aveu, décision radicale) où les héros parviennent, ou parfois échouent, à se comprendre et se faire comprendre ? C’est qu’en visionnant une fiction, chacun est amené à prendre en charge sa propre expérience, à délibérer intérieurement, à se confronter aux options morales des personnages dont il suit les aventures. Et à répondre à cette question philosophique nouvelle qui est au cœur de la plupart d’entre elles : “pourquoi être à deux plutôt que tout seul ?”.

L’enjeu ? Il s’agit d’apprendre à cheminer vers soi : vers qui on est vraiment, et ce à quoi on tient réellement. Bref, à se rendre “intelligible à soi-même et aux autres” écrit Cavell qui nomme cette éthique, profondément américaine, “le perfectionnisme”.

Pourquoi Mad Men est-il si passionnant ? Après tout, la série ne s’attache qu’à décrire un quotidien, sansDesperate-Housewives faire intervenir d’élément de polar (comme dans Desperate Housewives) ou de fantastique (comme dans Six feet Under). Réponse : Mad Men fascine non pas malgré son ancrage prosaïque dans le quotidien mais précisément parce que le véritable héros de la série, c’est le quotidien lui-même. Mad Men enregistre ce moment crucial dans l’histoire de l’Occident, les années 60, où les règles qui régissent la vie de tous les jours commencent à s’effondrer, où plus rien ne va plus de soi, où les femmes réclament leur autonomie, où les hommes doivent remettre en questions les canons traditionnels de la virilité, où le travail professionnel se confond avec la vie privée. Autrement dit, Mad Men capte l’essence même des séries en ce qu’elles nous disent tous quelque chose de l’étrangeté nouvelle du quotidien. En effet, ce n’est plus, comme au cinéma, dans la profondeur de champ que se jouent les choses. Mais dans la profondeur du temps. Nous vivons avec des personnages pendant parfois plusieurs années ou au moins plusieurs mois. Ils deviennent des présences amicales, des personnages bourrés de défauts et a priori pas très sympathiques ; pensons à Desperate Housewives qui bat en brèche le cliché selon lequel les femmes seraient naturellement douées pour la vie domestique. Mais que nous apprenons à mieux connaître et finalement à aimer. C’est que malgré leurs failles, la plupart des héros des séries américaines sont portés par une pulsion perfectionniste, un désir de devenir meilleur, une aspiration à être plus juste par rapport à soi. Ils nous ressemblent beaucoup, et en cela nous émeuvent. Voilà pourquoi le jeune philosophe français Tristan Garcia, dans son essai Six feet under, parle à propos des séries de l’invention d’un nouveau genre : le “réalisme empathique”.

Jadis, le discours dominant, très marqué par la religion, nous rappelait que nous étions des “enfants” mais que nous pouvions nous élever alors qu’aujourd’hui, qu’il soit individualiste, hédoniste ou managérial, il insiste plutôt sur l’idée que nous sommes autonomes, rationnels, adultes et que nous n’avons donc pas besoin de nous grandir. Les (bonnes) séries (américaines) font entendre un autre son : loin d’être accomplis, nous pouvons cependant nous approcher, pas après pas, de “ce moi réalisable mais pas encore réalisé” écrit Emerson (1803-1882), fondateur de la philosophie américaine si cher à Cavell. En ce sens, il est possible de considérer le phénomène des séries comme une nouvelle liturgie laïque, même si comme toute médecine, elle est à consommer modérément sous peine de voir son effet thérapeutique s’inverser en effet toxique.

Quelques idées de loisirs

A voir : Une sélection totalement subjective : Mad Men, How I met your mother, The wire, Desperate housewifes, Girls, Six feet under

A lire : Six Feet Under, T. Garcia (PUF). Philosophie des salles obscures, S. Cavell, (Flammarion). Stanley Cavell, le cinéma et le scepticisme, E. Domenach (PUF).