Le temps réel est-il vécu ou mesuré ?

heure-octOctobre 2013

Prenez votre montre. Regardez fixement l’aiguille des secondes et concentrez-vous uniquement sur son lent mouvement pendant qu’elle fait le tour du cadran. Une minute vient de s’écouler. C’est bien peu, mais que ce fut long ! Essayez maintenant de faire la même expérience, mais en ayant une activité qui vous plaît : ouvrez un roman que vous êtes en train de dévorer, et essayez de ne le lire que pendant une minute. Parions que vous risquez fortement de déborder, ou d’avoir le sentiment que vous avez à peine eu le temps d’entrer dans l’histoire.

Cette différence de perception de l’écoulement du temps en fonction de l’attention que nous portons à ce que nous sommes en train de faire est des plus communes. On en conclut habituellement que seul le temps marqué par le mouvement de la montre est réel, puisqu’il ne change pas en fonction de notre point de vue. Il serait d’ailleurs bien difficile de tenter de s’organiser avec d’autres personnes si nous n’avions pas une référence objective, sûre et fixe. Seul ce temps mesuré par l’horloge est donc considéré comme réel, le temps de la conscience, dont la durée fluctue constamment, étant recalé dans une relativité subjective.

Mais où se situe ce temps objectif commun à tous ? Il n’est jamais visible en lui-même, mais toujours en fonction de son effet sur les choses. Plus précisément, l’homme a toujours cherché le phénomène naturel le plus répétitif, le moins soumis au changement, pour le prendre comme base de ses calculs : le mouvement du soleil (cadran solaire), celui d’un mécanisme à ressort (montre), ou, aujourd’hui, de l’oscillation d’une onde électromagnétique émise par la transition d’un électron d’un niveau d’énergie à un autre dans un atome de césium (horloge atomique). L’un des principaux paradoxes du temps se joue ici : pour saisir la vérité de la temporalité (la condition du changement), il faut observer ce qui est le plus stable, le plus fixe possible (ce qui ne change pas). Si cela permet d’agir sur le monde, n’est-ce pas une manière d’abandonner la réalité même du temps ?

Pour saisir celle-ci, il semble déjà important d’insister sur la relation nécessaire entre le temps et le mouvement. C’est par la constatation qu’une chose (nous-mêmes, l’horloge,…) est différente de ce qu’elle était que nous saisissons le passage du temps. L’absence de temps aurait pour conséquence la stabilité totale du monde. En ce sens il n’est pas si évident de chercher à mesurer le temps. On ne peut en effet mesurer que ce qui est arrêté. Le philosophe antique Zénon d’Elée a inventé une image très frappante pour montrer l’impossibilité de la mesure du mouvement : un archer vise une cible située à 20 mètres de lui ; avant de l’atteindre, la flèche parcourra d’abord la moitié de la distance à effectuer (dix mètres) ; puis la moitié de la moitié, et ainsi de suite, mais n’attendra jamais la cible car on pourra toujours diviser l’espace à franchir en deux.

Comment expliquer ce paradoxe ? Bergson, dans La pensée et le mouvant, montre qu’il s’appuie sur un oubli essentiel : celui du temps. Toute mesure, quelle qu’elle soit, est une mesure de l’espace, pas du temps. En effet pour mesurer quelque chose, il faut avoir face à soit un certain nombre d’éléments donnés simultanément, et qu’on peut diviser et remodeler à volonté. Dans le cas de l’archer de Zénon, on ne prend pas en compte la durée que prend le mouvement de la flèche, mais uniquement son parcours, figuré par une ligne droite qu’on s’imagine déjà tracée, et ainsi divisible à l’infini, alors que c’est le mouvement en train de se faire qui la crée. La grande force de l’image de Zénon est de nous montrer par l’absurde l’erreur que nous commettons naturellement à propos du temps : nous croyons que le temps mesuré par notre montre est plus réel que celui que nous vivons dans notre conscience. Bergson clarifie cette difficulté en inventant le concept de « durée », qui est le temps tel qu’il est, non pas tel que nous le mesurons. Ce dernier est du temps « spatialisé », c’est-à-dire qu’il repose sur une construction qui supprime ce qu’il a de spécifique. Il n’est pas du tout anodin que nous interprétions le temps comme une ligne sur laquelle nous pouvons placer des instants, des dates, qui sont à une certaine distance les uns des autres. Mais la distance est bien une notion spatiale, pas temporelle. C’est à condition de transformer le temps en espace qu’on peut le mesurer.

Reprenez maintenant expérience de l’observation attentive de l’aiguille de votre montre. A chaque seconde vous saisissez une position différente dans l’espace ; mais qui vous dit que cette position diffère de toutes les précédentes, et vous fait ajouter chaque seconde ? Votre conscience. C’est elle qui emmagasine la durée, qui vit la succession continue des événements, qui fait qu’il y a du temps. La mesure toujours identique du temps ne peut se faire que face aux positions simultanées de l’aiguille que nous additionnons. Nous parlons d’ « une minute » rétrospectivement, quand nous pouvons compter les soixante positions que nous avons intégrées dans notre mémoire Le mouvement même de la trotteuse, et avec lui le temps qu’a pris cette minute pour exister, est nié. Contre cette succession discontinue d’objets figés, la durée est définie par Bergson comme une succession continue, indivisible et hétérogène de moments qui s’interpénètrent. C’est bien notre conscience qui vit le véritable temps, et même qui participe continuellement à sa création.

 

Pour aller plus loin

A lire :
Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, PUF, 2007. Le premier ouvrage de Bergson, où il expose sa distinction entre durée et espace et en tire les conséquences sur la liberté humaine.
Henri Bergson, La Pensée et le mouvant, PUF, 2009. Un recueil d’articles dans lesquels Bergson clarifie sa position à partir de problèmes précis, comme sa belle analyse de la notion de « possible »).

A voir :
Orson Welles, Citizen Kane : la construction d’une biographie à travers les différents points de vue de ceux qui ont côtoyé le personnage ; ou de l’impossibilité de saisir la réalité temporelle (et ses événements marquants) en cumulant artificiellement les instants figés.
Steven Spielberg, Minority Report : la prédiction de l’avenir (la négation la plus nette de l’écoulement du temps) est-elle plus forte que la durée réelle de la vie d’un individu ?