La rentrée littéraire : Quels acteurs ? Quels enjeux ?

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Octobre 2013

Peu de pays connaissent un tel événement : entre la fin août et les premières semaines de novembre, la France bruisse de rumeurs et d’échos divers autour de romans. C’est la rentrée littéraire ! On discute et on se dispute souvent à propos d’histoires plus ou moins inventées. Et cela ne date pas d’hier : en gros, tout a commencé au début du XXème siècle avec la naissance du Prix Goncourt. Quelques scandales et autant d’injustices ont suffi pour que ce prix devienne l’enjeu d’une lutte féroce. Quelques noms de lauréats donnent une idée du phénomène : Proust reçoit le prix en 1919, mais pas Céline en 1932. Malraux est primé, pas Camus, ni Sartre. Romain Gary l’est deux fois, sous son nom d’abord puis sous celui d’Emile Ajar. Duras est récompensée pour L’Amant quand elle aurait dû l’être pour Barrage contre le Pacifique. Mais pourquoi un tel engouement ? Il faut avoir en tête que le livre est un enjeu économique d’importance : plus de 80 000 titres parus en 2011, environ 400 maisons d’édition actives (la très grande majorité publiant moins de 10 livres par an) qui ont réalisé un chiffre d’affaires de 2,8 milliards d’euros en 2011 (incluant 415 millions pour l’édition dédiée à l’enseignement scolaire), ce qui représente pour le consommateur une dépense de presque 4,3 milliards d’euros, la différence s’expliquant par le coût de la distribution. Cela fait du livre le premier bien culturel. En 2013, d’août à fin octobre, 555 romans vont paraître. On évitera de donner d’autres chiffres : ils disent souvent tout et son contraire puisqu’ils mêlent les guides pour rester zen, les romans qui s’empilent en tête de gondole saison après saison et les romans les plus pointus. Le marché de l’édition a connu des concentrations successives et tel groupe possède et vend aussi bien de la littérature que des armes, des magazines, ou des bonbons et journaux dans les gares et aéroports. Et ces éditeurs, justement, qui sont-ils ?

Deux grands groupes, Hachette (propriétaire de Stock, Grasset, Fayard mais aussi Harlequin et bien d’autres) et Editis (Robert Laffont, La Découverte, Plon…) rassemblent plusieurs dizaines de maisons d’édition et dominent très largement le marché en volume. Tous ces noms appartiennent pour la plupart depuis très longtemps au patrimoine de l’édition française. Stock est ainsi né en 1708 ! Bernard Grasset, fondateur de la société éponyme, a inventé la publicité et les services de presse. Premier éditeur de Proust, à compte d’auteur toutefois, ce dernier repris par Gallimard, il a ensuite lancé, entre autres, Radiguet et Malraux. De nombreuses maisons d’édition ont pris leur envol dans le cadre du capitalisme familial, comme la plus célèbre et la plus prestigieuse d’entre elles, Gallimard, née au début du XXème siècle. Cette
dernière dispose du fonds le plus riche, aussi bien en écrivains français qu’en auteurs étrangers : de Sartre à Faulkner, de Aragon à Borgès, beaucoup de Nobel et tous les écrivains qui comptent figurent à ce catalogue. Avec le format poche, ce fonds, du fait de classiques comme L’étranger de Camus, assure à l’éditeur des revenus réguliers et conséquents. Un certain nombre de petits éditeurs (POL, Verticales, Denoël ou Le Mercure de France) gravite autour de cette entreprise, et aident à la découverte d’auteurs qui passent ensuite, mais pas toujours, chez Gallimard.

Non loin de Gallimard, les éditions Albin Michel sont aussi la propriété d’une famille qui conserve jalousement son indépendance. Quelques auteurs maison, comme Amélie Nothomb, assurent le chiffre d’affaire automnal. Sans tomber dans les excès d’un inventaire exhaustif, citons tout de même, de façon totalement subjective : Le Seuil dont le siège a longtemps été une sorte de ruche fréquentée aussi bien par les plus grands spécialistes de sciences humaines que par des romanciers, Flammarion, née en 1876, éditeur de Zola et qui appartient désormais au groupe Gallimard après être passé par l’italien Rizzoli, est une maison dynamique, qui publie Houellebecq, Actes-Sud, enfin, s’est imposé dans l’édition française, d’abord grâce à son catalogue étranger (Nina Berberova, Paul Auster, Imre Kertesz ou Stieg Larsson et son Millenium), puis avec des auteurs comme Laurent Gaudé qui a reçu le Goncourt 2004 pour Le soleil des Scorta et Jérôme Ferrari en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome.

La librairie est le maillon clé entre l’éditeur, l’auteur et son public. Mais ce maillon est fragile : la rotation des ouvrages est très rapide, sur des tables encombrées. Les frais de fonctionnement sont élevés pour des professionnels qui, par passion, sacrifient du temps et de l’argent. Dans bien des centres ville, ce commerce laisse la place à un autre, souvent plus rentable, sans parler de la concurrence féroce que livrent les librairies virtuelles à celles que l’on a plaisir à fréquenter.

Et puis il est de plus en plus souvent question du livre numérique. On téléchargera, on lira sur écran, on sera des nomades, zappant sur telle ou telle page. Certains y verront une triste perspective et regretteront l’objet livre, tel qu’il s’achète dans une librairie, ou se feuillette dans une bibliothèque. Où le verra-t-on encore ce livre ? Et ce roman de septembre qui alimente les rumeurs suscitera-t-il la même fièvre ? On peut se le demander. Quelques éditeurs poursuivront le travail de découverte entamé par les ancêtres. D’autres, installeront sur le net, la maison virtuelle comme le fait déjà François Bon avec www.publie.net. Alors restons optimiste : il y aura encore bien des rentrées littéraires, pour satisfaire les passionnés. Et puis, les contemporains de Gutenberg n’ont-ils pas eu la même nostalgie lors du développement de l’impression avec l’abandon progressif des magnifiques enluminures des copistes du Moyen Age ? Ne peut-on pas prendre le parti de voir dans la numérisation un progrès considérable dans la diffusion de l’écrit et dans son accessibilité au plus grand nombre ?

 

Pour aller plus loin

A lire :
A. Schiffrin, traduction de M. Luxembourg, L’Édition sans éditeur.
L’Argent et les mots, La Fabrique Editions.
A. Schiffrin, traduction de E. Hazan, La Fabrique Editions.
Une histoire de la lecture, A. Manguel Babel, traduction de C. Le Boeuf, Actes Sud (existe en poche).

Idées de loirsirs :
Sur le net :
Les différents sites de François Bon: www.publie.net, www.tiers-livre.net, www.publie.net

Dans les kiosques :
La Quinzaine littéraire et Le Magazine Littéraire sont les deux principales parutions.